Quelques mots qui couvrent plus d’un siècle d’histoire et le renouveau actuel sous la direction de Jacques Leider. Avec cet historien pour guide, Le Petit Journal vous présente cet établissement de réputation internationale et son action au Myanmar, qui y retrouve aujourd’hui une vraie place.

Fondée en 1898 à Saigon comme "Mission archéologique d'Indochine", l'École Française d'Extrême-Orient prend son nom définitif en 1900 et son siège s'installe à Hanoi. Le gouvernement général de l'Indochine est alors soucieux de préserver le patrimoine culturel local et il soutient donc une institution apte à répertorier ce patrimoine comme à conduire des recherches interdisciplinaires in situ sur les civilisations asiatiques. Ainsi, en 1907, l'EFEO est chargée de la préservation du site d'Angkor Wat. Puis progressivement sa mission porte sur toute l'Asie, de l'Inde au Japon, avec un bureau permanent qui s'ouvre à Pondichéry, ancien comptoir français des Indes, en 1955. Et c'est aussi à la fin des années 50 qu'un centre s'implante à Jakarta ainsi qu'au Japon en 1968 puis un autre à Chiang Mai, quelques années plus tard.

La vocation de l’EFEO, c’est d’envoyer ses chercheurs sur le terrain et bien évidemment ses missions dépendent fortement des perspectives de coopération académique bilatérale, des financements, de la présence d'institutions universitaires... Au Myanmar, le contexte politique a ainsi longtemps freiné un engagement important de l'École. Jacques Leider, historien spécialiste de l’Arakan – le Rakhine des Anglo-saxons -, se souvient de ses premiers moments, lorsqu’il a rejoint l'École en 2001, à un moment où l’institution n’avait plus personne en Birmanie : "En 2001-2002, ma demande de visa devait passer en conseil de gouvernement. Ce n'était pas juste un acte administratif, non, c'était toute une histoire politique. A cette époque, être historien... autant dire qu'on était considéré comme un espion virtuel!"

Mais pour le chercheur Franco-Luxembourgeois, "ce qui est sans doute le plus important, comme partout dans le monde dans la gestion de ses relations, c’est une attitude de respect qui inclut parfois des silences. On n’a pas toujours besoin d’étaler ses opinions personnelles sur le pays et tout ce qui n’y va pas". Il décrit la voie qu’il a suivie pour ses recherches au Myanmar : "Au niveau de l’enquête, l’important est d’établir une relation de confiance. Il a souvent fallu être patient mais une fois que ces relations de confiance sont en place, c'est un accueil à bras ouverts. Il s’agit évidemment d’un investissement à long terme, sur des années. Certes, il a toujours fallu être prudent dans la manière d’être présent et actif dans le pays à cause du climat de méfiance excessif face aux étrangers". Pour lui d’ailleurs "le fait que l’Alliance française n’avait pas fermé ses portes dans les années soixante laissait subsister du côté français un lieu privilégié d’échanges et de communication entre chercheurs de passage et leurs correspondants birmans. L’Alliance était un coin de liberté précieux pour les chercheurs qui voulaient rencontrer des gens du pays et parler ouvertement de leurs recherches".

Titulaire d’un doctorat sur l’ancien royaume de Mrauk U, Jacques Leider a publié sur l’histoire économique autour de l’Arakan, la Baie du Bengale, sur le rôle des Portugais le long de la côte, autant de sujets longtemps délaissés dans la recherche occidentale et birmane depuis l’époque coloniale. Apres être entré à l’EFEO, il s’est aussi intéressé à la cour royale birmane au XVIIIe siècle et la politique de réforme du sangha. Pendant ses années à la tête du centre de l’EFEO à Chiang Mai, il s’est également penché sur les relations historiques de la Birmanie avec la Thaïlande. L’antenne de Rangoun, devenu opérable en 2016, permettra de développer l’épigraphie, domaine dans lequel les recherches à l’EFEO sont déjà très actives. "Un projet en cours est la publication d’un catalogue des inscriptions de l’Arakan, résultat d’une dizaine d’années d’un travail mené avec des collaborateurs dans le pays", explique Jacques Leider, pour qui "il conviendra d’étendre ce projet avec l’aide d’universitaires locaux pour passer à l’étude de ces sources de l’histoire peu connues". Et d’ajouter que "l’édition de textes historiographiques, notamment de l’Arakan, fait partie d’un projet d’avenir qui ne peut être poursuivi qu’avec le soutien d’une équipe locale d’historiens et de linguistes".

Car, précise l’historien, "l’ouverture de la Birmanie a considérablement changé les conditions dans lesquelles se poursuit la recherche en sciences humaines. Et la recherche française est particulièrement bien placée pour répondre à une nouvelle demande dans la mesure où elle dispose déjà d’un ensemble de spécialistes qui s’est formé durant les dernières décennies". D’autant que l’EFEO contribue à cet effort de spécialisation en accordant des bourses à des étudiants avancés pour leurs recherches de terrain et en jouant un rôle d’encadrement.

Pour Jacques Leider, "il est certain que le rôle de l’EFEO se situe dans un cadre de coopération de recherche française et européenne au Myanmar dont le rôle va croissant et bénéficiera de la renaissance du milieu universitaire local. C’est dans ce cadre que les problématiques contemporaines, telle l’imbroglio de l’Arakan, gagneront en importance et que les spécialistes de cette région se trouveront sollicités pour participer à un éclairage scientifique bénéficiant de notre connaissance de sources et de méthodes qui ne sont souvent pas accessibles au pays même".

Par Sébastien Lafont-Frugier - Lepetitjournal.com - 15 novembre 2017