A Rangoun, le festival “Memory !” a pourtant choisi de raconter l’histoire des films interdits. Une belle occasion d’en montrer.

« On emballait nos appareils photo dans du plastique pour les cacher, se souvient la réalisatrice birmane Shin Daewe. C’était très dangereux pour nous, nous devions prendre des précautions pour ne pas être arrêtés. Une fois le tournage achevé, nous avons envoyé les rushes à l’étranger où le film a été monté. Il a remporté plusieurs prix, mais nous étions tristes car, pour éviter les représailles, nous n’avions pas pu donner nos véritables noms. » Shin Daewe n’a rien oublié de la peur qui l’étreignait durant la réalisation de Nargis: When time stopped breathing.

Ce documentaire collectif de 60 minutes a été tourné clandestinement en 2008 pour témoigner des dévastations causées par le cyclone Nargis, dans le delta de l’Irrawaddy. Cette catastrophe humanitaire a coûté la vie à 140000 personnes. La junte militaire qui muselait à l’époque la Birmanie ne voulait pas en entendre parler. Lors de la cinquième édition du festival de cinéma Memory ! qui s’est tenue du 3 au 12 novembre dans l’ancienne capitale birmane Rangoun, la réalisatrice a tenu à rappeler l’époque où tenir une caméra pouvait mener en prison. Après plus de cinquante ans de dictature militaire, une ère nouvelle s’est ouverte depuis avril 2016. Un gouvernement civil emmené par l’ancienne opposante à la junte et prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi est aux commandes. L’armée conserve toujours des postes clés.

La discipline artistique la plus contrôlée

Le septième art demeure la discipline artistique la plus contrôlée en Birmanie. La loi de 1996 sur le cinéma est toujours en vigueur, même si son application a été un peu assouplie. Et la préparation d’un nouveau texte patine. Au grand dam des réalisateurs. Tout ce qui passe sur les écrans des salles birmanes doit passer au préalable par le comité de la censure. Ainsi, des films programmés par le festival Memory !. Les organisateurs, Séverine Wemaere et Gilles Duval évoquent une bataille épique pour faire accepter la première séquence de Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, « trop osée ».

Cette année, la censure était justement le thème principal du festival. Manière pour les organisateurs d’offrir à leurs interlocuteurs birmans des éléments de réflexion sur la réglementation en matière de cinéma. Pour déjouer les ultimes réticences de certains membres du comité de la censure, ils ont trouvé une astuce : ne pas se borner à la situation en Birmanie, mais offrir un panorama sur l’histoire de la censure dans le cinéma mondial. Outre la projection d’une vingtaine de chef-d’œuvres du cinéma, bannis un temps ou dans certains pays, une conférence a rassemblé des intervenants venus de toute l’Asie du Sud-est.

Censure économique, technologique ou politique

Constat général : la censure a existé partout et en tout temps. Elle prend de multiples formes. Economique, technologique ou politique. L’ambassadeur de l’Union européenne en Birmanie, Kristian Schmidt, reconnaît le droit pour les sociétés de définir certaines limites à la liberté d’expression. Mais, cela ne doit pas se faire, dit-il, dans l’intérêt d’un groupe au détriment des autres. Une mise en garde alors que la Birmanie est secouée par une fièvre nationaliste contre la minorité musulmane rohingya qui fuit les persécutions dans l’ouest du pays. Ce conflit ternit le gouvernement emmené par Aung San Suu Kyi. Autrefois louée pour son courage face à la junte, la prix Nobel de la Paix est désormais vilipendée pour son mépris à l’égard de ces populations.

Dans ce contexte, difficile de « comprendre », a estimé Kristian Schmidt, l’interdiction du documentaire Sittwe de Jeanne Hallacy (du nom de la capitale de l’Etat d’Arakan où vivent les rohingya). Deux adolescents, rohingya et arakanais, y témoignent de leurs aspirations à une meilleure éducation. Ce court-métrage de 18 minutes a été banni du festival des droits de l’homme organisé en juin à Rangoon car jugé « culturellement et religieusement inapproprié ».

En 2016, Twilight over Burma : my life as a Shan princess de Sabine Derflinger a également été écarté de la programmation du festival des droits de l’homme. Son tort ? Sous-entendre le rôle néfaste de l’armée et « mettre en péril » l’unité nationale, dans ce pays mosaïque où 135 ethnies se côtoient.

Dans les salles obscures, romances insipides ou films d’horreurs, écrits et tournés en quelques jours, dominent le box-office des productions locales. On s’aime chastement. Les baisers sont tabous. Les personnages ne boivent pas, ne fument pas, se doivent d’être vertueux. Car le cinéma est perçu comme un outil d’éducation. « On demande aux réalisateurs de ne pas donner une mauvaise image du pays, de protéger la culture, de ne pas fragiliser la réconciliation, et de ne pas aborder les questions religieuses. Mais les termes de la loi sont trop abstraits », regrette Thaiddi, réalisateur et cofondateur du festival de cinéma Watthan.

En écho, un avocat malaisien souligne les mêmes incohérences dans son pays. « Les termes de la loi ne sont pas clairs. Les décisions du comité de la censure varient en fonction des personnalités qui y siègent. » The last communist et Malaysian gods du réalisateur Muhammad Amir, trop politiques, ont été purement et simplement bannis de toute projection publique en Malaisie. Mésaventure similaire à Singapour pour la réalisatrice Tan Pin Pin. Impossible de diffuser en public son documentaire To Singapore with love.

La réalisatrice y donne la parole à d’anciens militants communistes qui ont fui le pays pour éviter une arrestation. Depuis cinquante ans, ils vivent en exil. Une vision à contre-courant de l’histoire officielle qui occulte la période sombre de la répression anticommuniste durant laquelle plus de 170 personnes ont été détenues sans procès. Cette expérience constitue un vrai regret pour la réalisatrice tant elle souhaitait, avec son film, ouvrir une réflexion sur son pays. Pour déjouer l’interdiction, Tan Pin Pin a multiplié les projections privées et organisé la distribution de DVD, depuis la Malaisie voisine.

Utilisation d’allégories et de métaphores

De telles contraintes handicapent la production cinématographique et privent parfois de talents et d’une reconnaissance artistique internationale les pays qui les imposent. Ainsi, Tsai Ming-liang, malaisien d’origine, a réalisé de magnifiques films à Taïwan, tout comme Midi Z qui a quitté la Birmanie à 16 ans. Certaines scènes de I Don’t Want to Sleep Alone, du premier, ont dû être coupées pour permettre sa distribution en Malaisie. Le second a vu les ultimes séquences de Ice Poison et de Adieu Mandalay, cachées par le projectionniste lors de leur diffusion durant le festival Memory !. Malgré cet affront, la projection de Ice Poison, dont l’histoire se déroule dans le milieu des toxicomanes, constitue en soi une victoire. Elle officialise un film tourné clandestinement en 2012.

La censure n’est pas nécessairement un frein artistique, rappelle Paul Grant, professeur d’études de cinéma à l’université San Carlos de Cebu aux Philippines. Les films du Philippin Lino Brocka (1939-1991) en sont la parfaite illustration. Leur force : l’utilisation d’allégories et de métaphores pour déjouer les censeurs durant la dictature de Ferdinand Marcos. Fervent soutien du « people power » qui, en 1986, est venu à bout du tyran et a porté au pouvoir Cory Aquino, le cinéaste avait vécu comme un camouflet l’interdiction temporaire par le nouveau gouvernement d’Orapronobis – Les insoumis, jugé trop subversif. Le réalisateur y souligne la perpétuation, malgré l'avènement d’un gouvernement démocratique, du même système d’exploitation des plus pauvres par les grandes familles. Signe que la démocratisation s’accompagne de nouvelles chausse-trappes.

Thaiddi et Shin Daewe l’ont d’ailleurs constaté en Birmanie. Après une relative ouverture des autorités, les discussions avec le comité de la censure se sont à nouveau tendues depuis avril 2016. Comment se positionner face au nouveau régime ? « Nous avons porté ce changement. Aujourd’hui, c’est difficile de batailler contre ceux que nous avons autrefois défendu », reconnaît Thaiddi. Pour autant, il reste optimiste. « Dans cette nouvelle période, à nous de trouver nos propres moyens d’expression. Nous avions su le faire autrefois, nous continuerons.» Shin Daewe approuve : « Au moins désormais, nous pouvons débattre avec les membres du comité de la censure. Et c’est à nous d’être plus créatif que jamais. Pour tester les limites.»

Par Christine Chaumeau - Télérama - 21 novembre 2017