Le point commun ? Sa liberté et son envie de faire ce qu’il a envie. Tout simplement.

Rendez-vous au bar Cloud, espace culturel de Phnom Penh. Car la culture, Jean-Baptiste aujourd’hui ne peut plus s’en passer. Et pourtant, ce n’est pas par cet angle qu’il a entamé sa vie professionnelle, loin de là. Né à Paris de parents Sino-Khmers, le jeune Jean-Baptiste quitte le système scolaire à 17 ans, avec un seul bac L en poche. À cette époque, rien ne l’attire ni le motive spécialement. Il préfère alors enchaîner les petits boulots par-ci par là et aider ses parents à faire tourner le commerce familial, alors en peine. Il finit tout de même par reprendre ses études, dans la finance, comme pour se lancer un défi personnel et savoir jusqu’où il pouvait aller dans ce système très normé des écoles en France. Et s’il a choisi la finance, c’est avant tout parce que c’était le secteur en vogue et que de belles promesses de carrière pouvaient s’offrir.

Il se révèle très bon élève et entame un master entre Londres et Madrid. Le voilà maintenant avec un premier poste en banque d’investissement à Barcelone. 25 ans. Entre temps, il aura foulé le sol des Antilles, des Etats-Unis et donc de l’Angleterre et de l’Espagne. Il a soif de découverte et pourrait voyager toute sa vie, dit-il. Mais pourtant, il ne connaît toujours pas la chaleur de Phnom Penh. Pourquoi alors ce choix ? Pourquoi ne pas se diriger naturellement vers la terre de ses origines ? Il y avait chez Jean-Baptiste « une espèce de rejet qui était aussi lié à l'histoire de ma famille. Lorsqu'on en parlait, ce n’était pas dans des termes élogieux. » Les Khmers Rouges, la pauvreté, les problèmes sociaux, la corruption et la prostitution peignent le paysage qu’on lui fait de la Perle d’Asie, aussi bien à la maison qu’en dehors. Néanmoins, à 25 ans, il était temps pour lui d’y aller.

« J'avais tellement mystifié le Cambodge, que je me suis rendu compte que c'est un pays comme un autre pays »

L’émotion n’est pas si intense. « Rien d'extraordinaire. C'est juste un énième pays que je visite ». Pourtant, bien que rien ne se passe instantanément, une petite graine germe dans l’esprit de Jean-Baptiste et lui prend alors l’envie de la cultiver. Il part ainsi travailler à Singapour, pour se rapprocher de cette région et entame plusieurs allers/retours vers Phnom Penh. Voulant tout comprendre du pays et retisser les liens, il développe un fort attrait pour les arts et la culture. Véritable révélation. Se rapprochant des organismes culturels, il décroche un rôle dans un spectacle se jouant à Phnom Penh. Chanteur. Il ne fait qu’accumuler les talents finalement. Nous sommes en 2008. Sa place n’est définitivement plus à la banque et il décide de mettre au placard son costume trois pièces. De toute façon, il y était trop à l’étroit. Il a besoin d’un plus grand espace pour s’exprimer. Liberté.

Il se lance donc corps et âme dans une carrière artistique. Mais à l’aveugle. Il pense d’ailleurs aujourd’hui que c’est grâce à cette naïveté et sa candeur qu’il a pu réussir dans ce domaine. Néanmoins, cette réussite a été nourrie de fortes désillusions. Il s’est rendu aux Etats-Unis pour suivre une formation artistique avant de rentrer en France où il est confronté au système très hermétique et élitiste du milieu du spectacle, sans compter les discriminations sociales et raciales. Dure réalité. On lui demande de jouer le chinois, de faire le ninja ou d’adapter un accent asiatique effaçant alors son phrasé harmonieux. Sa fierté et ses talents sont trop grands pour ces stéréotypes. Il claque les portes et n’acceptent que les rôles sortant de ces clichés. Il s’arme alors de son stylo et de son inexpérience et s’adonne à l’écriture de sa pièce de théâtre Cambodge, me voici !

« Le prisme mainstream de ce qu'est l'asiatique, moi je ne m'y reconnais pas. »

Improvisé metteur en scène, il avait vraiment besoin de prendre la parole à cette époque. Nous sommes en 2009, et personne ou presque ne s’est encore exprimé sur les Khmers de France, sur qui ils sont. Les seules œuvres que l’on retrouve sur le Cambodge sont sur les Khmers Rouges et les drames sociaux. Jean-Baptiste ne s’y retrouve pas. En réponse aux sous-rôles qu’on lui propose et le manque de visibilité des Cambodgiens de France, il écrit Cambodge, me voici ! « C'est comme ça que ma pièce est née, pour dresser une réalité qui pour moi n'était pas montrée. C'est comme si on n’avait pas d'existence. De façon très basique, la première impulsion c’était pour moi de dire vous pensez, vous avez une certaine image de cette communauté, qui est fausse. » La pièce met en scène quatre femmes khmères, au caractère bien trempé, qui se retrouvent au consulat du Cambodge à Paris. L’une retourne auprès de sa mère mourante. La dernière arrive en France pour se marier avec un certain François. La plus jeune va se rendre au Cambodge pour la première fois, et la dernière, rescapée des Khmers Rouges veut adopter une fille. Dans la salle d’attente, elles échangent quant au pays. Et l’inattendu se produit : un franc succès est rencontré et les dates s’enchainent. Les programmateurs achètent la pièce. Jean-Baptiste se souvient que malgré son inexpérience et quelques actrices amatrices, il y avait « une telle envie de partager cette pièce là en disant : cette histoire on a envie de la porter, de la donner au public, de la partager. » Il sera même invité à refaire une mise en scène de sa pièce deux fois en France et une fois au Cambodge. La pièce lui aura fait un grand bien et aura permis au public de reconnecter avec une partie d’eux-mêmes.

« Quand on parle d'asiatiques, on ne pense plus aux êtres humains. On pourrait presque croire que la complexité est réservée à certaines personnes. »

Et puis Jean-Baptiste s’attaque à Virak, personnage du roman de Soth Polin, L’Anarchiste. C’est l’artiste Séra qui lui a fait découvrir le texte. Jean-Baptiste tombe alors sur un récit puissant, marquant et évoquant la complexité de la nature humaine. Il désire l’adapter. Il attend néanmoins d’avoir une première expérience. Il porte le projet seul, entre l’adaptation, la mise en scène, l’interprétation et la production jusqu’à ce que la pièce se joue en 2014. Son interprétation est des plus extraordinaires. Incarnation. Intense du premier mot au dernier. Aucun répit. Virak est sur scène, devant nous. Ses déboires et névroses, on les vit avec lui. La critique salue cette pièce de haute voltige, mais le public n’y adhère pas. « Pour Cambodge me voici, il y avait l'esprit familial. Pour l'Anarchiste, il fallait s'accrocher. Il n'y avait pas beaucoup de monde. »

« Je pense que l'art est trop sacré pour me dire que c'est mon gagne-pain sans en tirer plaisir. »

L’Anarchiste s’est jouée deux mois et avait demandé un an de préparation. Jean-Baptiste en sort épuisé, et ne se sent pas prêt à partir en croisade pour une troisième pièce. De plus, fort de deux pièces, il a perdu sa naïveté qui lui réussissait au début. À peine il pense à une nouvelle production, que déjà des barrières se dressent dans son esprit « Et du coup, ça me coupe toutes envies. Maintenant, je ne peux plus. » Il se sent moins libre. Il continue à enchaîner plusieurs rôles et casting, et joue dans une production au théâtre du Chatelet, l’une des plus belles scènes de France. Mais l’envie et le plaisir ne sont plus là. Lorsqu’il prend conscience de cela, il décide de mettre entre parenthèses sa carrière artistique. Presque 10 ans. Plutôt pas mal pour quelqu’un qui était purement néophyte.

Il entame alors une nouvelle vie, celle de consultant en communication et donne des cours de communication et management artistique à l’université. Là encore, lorsqu’il débute son activité, il rencontre un succès assez rapidement. Jean-Baptiste aime sa nouvelle activité et l’impact qu’il peut avoir auprès des gens ainsi que de les voir évoluer. Mais quelque chose lui manque. Il tire certes une grande satisfaction de ce qu’il arrive à transmettre aux personnes qu’il accompagne, mais les missions sont trop courtes et trop circonscrites. Il a le désir d’avoir un impact à plus grande échelle. Après un an et demi de consulting, il est invité à postuler au Cambodian Living Arts (CLA) qui vient d’ouvrir un poste de directeur national. Il s’autorise de nouveau à changer de vie et décroche le poste. Juin 2017, retour à Phnom Penh.

« Je constate qu’au Cambodge , où je travaille depuis dix ans, que l’art plafonne. »

S’il a accepté le poste, c’est avant tout parce que Cambodian Living Arts « a une marche de manœuvre qui est large. Il y a une cinquantaine d'employés maintenant, des programmes, des partenariats avec le ministère de la Culture. On produit des spectacles, on fait de l'éducation, on a les outils, on a les ressources. On peut jouer un rôle important. » Il espère ainsi pouvoir faire évoluer le monde du spectacle au Cambodge en lui redonnant un coup de fraîcheur. Quand Jean-Baptiste avait mis en scène Cambodge, me voici ! à Phnom Penh, la salle entière était captivée. C’était en 2012. Aujourd’hui, il se désole de voir le public se désintéresser de la scène. Certes, il explique ce phénomène par l’utilisation des smartphones et de l’explosion de Facebook au Cambodge, mais il reste persuadé que si le spectacle est de qualité, le public restera captivé. C’est là son ambition en rejoignant CLA, il veut apporter son expérience et son exigence.

Sa carrière artistique n’est pas totalement terminée. Déjà, en 2016, il avait sorti un EP. Actuellement, il travaille sur un court-métrage traitant du Reamker. Mais c’est surtout la sortie, début novembre, du livre issu de sa pièce Cambodge, me voici ! qui le rend aujourd’hui très fier. Le livre bilingue franco-khmer peut s’adresser aux apprenants de langue, peut être étudié d’un point de vue sociologique ou artistique « Maintenant, je me dis que ce texte peut exister en tant qu'objet et il ne m'appartient plus, d'autres personnes peuvent se l'approprier. »

Avec son poste de directeur national à Cambodia Living Arts, ses compétences qu’il a accumulé au fil des années semblent converger « dans quelque chose auquel il croit. » Et lorsqu’on lui demande si ces derniers projets sont une brèche pour retourner pleinement dans une carrière artistique, il ne répond ni par la négative ni par la positive : « Je place au dessus de tout ma liberté à pouvoir faire ce que je veux faire, m'autoriser ce que j'ai envie de faire. » Libre. Tout simplement.

''Infos pratiques : Jean-Baptiste Phou est actuellement à Paris pour offrir une lecture de Cambodge, me voici ! Mardi 28 novembre à partir de 18h Librairie le Phénix 72 Boulevard de Sébastopol, 75003 Paris Jeudi 30 novembre à 18h30 (avec Jacques Demarcq) A Balzac A Rodin 14 Bis Rue de la Grande Chaumière, 75006 Paris''

Par Morgan Havet - Lepetitjournal.com - 23 novembre 2017