Elle essaie de jouer un rôle de médiation entre l’armée et le gouvernement d’un côté, et les rebelles kachins de l’autre. Mais son implication reste encore limitée.

Lawt Ra est tout excitée à l’idée de prendre le train pour aller recevoir la bénédiction du pape François à Rangoun. Cette femme de 36 ans, qui appartient à l’ethnie kachin, a économisé pendant des semaines sur son maigre salaire de tisseuse pour rassembler 45 000 kyats, soit 28 €, et payer le billet aller-retour. « Mon mari va rester au camp pour travailler et s’occuper des enfants », précise-t-elle. Elle fera donc le trajet avec d’autres déplacés : 2 000 kilomètres aller-retour, quatre jours et deux nuits de voyage.

Réfugiée depuis cinq ans au camp de Palana, à dix kilomètres de Myitkyina, la capitale de l’État kachin, Lawt Ra aimerait que le pape joue un rôle de médiation dans le conflit qui oppose l’armée aux insurgés kachins. « Je souhaite qu’il demande aux gens de s’impliquer plus dans le processus de paix, confie-t-elle. Je voudrais également que le pape nous guérisse de toutes nos mauvaises expériences et blessures. » Car elle n’attend qu’une seule chose : la paix pour rentrer dans son village. Elle l’a quitté à la hâte, enceinte de huit mois, prise entre les feux croisés des soldats et des rebelles. Elle avait alors erré, dix jours durant, dans la forêt avant de trouver refuge au camp de Palana avec une cinquantaine d’autres familles.

Mi-2011, les combats ont repris entre l’Armée pour l’indépendance kachin (KIA) et l’armée birmane, après dix-sept années de cessez-le-feu. Les rebelles réclament davantage d’autonomie. Ce conflit a déplacé 120 000 personnes, aujourd’hui regroupées dans des camps, la plupart gérés par les Églises catholique et baptiste.

Entendre les mots de paix du pape

Ka Gra Nhang fera également le voyage jusqu’à Rangoun « pour entendre les mots de paix du pape ». Ce déplacé de 52 ans ramène parfois un peu d’argent au foyer lorsqu’on lui propose un travail agricole. Mais ce n’est pas suffisant. Il dépend de l’aide humanitaire. « KMSS (la branche locale de Caritas, NDLR) me donne 9 000 kyats par mois (6 €), un abri et de la nourriture, explique-t-il. J’ai même reçu des outils pour jardiner. » Son réduit se résume à un compartiment de bambous d’une dizaine de mètres carrés dans une longue maison bâtie sur pilotis.

Beaucoup de ces déplacés disent craindre que l’Église ne parvienne plus à les soutenir. De fait, l’assistance est en baisse. « Les bailleurs de fonds financent nos actions depuis 2011. Je pense qu’ils en ont assez et qu’ils ont d’autres priorités, ailleurs », regrette le père Joseph Ja Yaw, directeur de KMSS à Myitkyina. Dotée d’un budget de « trois à quatre millions de dollars par an » et forte de plus de 130 employés et bénévoles, son agence a dû mettre fin à plusieurs projets ces dernières années. « Les problèmes des Kachins sont oubliés », se désole-t-il.

Une Église catholique minoritaire

Minoritaire en Birmanie, l’Église catholique s’est longtemps tenue à l’écart de la politique. Mais fin octobre, Mgr Francis Daw Tang, l’évêque de Myitkyina, s’est rendu au quartier général des rebelles kachins, adossé à la frontière chinoise, pour tisser des liens plus étroits avec eux. « Il n’y a aucun médiateur, analyse-t-il. Que ce soit moi ou d’autres dirigeants de l’Église, nous sommes prêts à jouer ce rôle. »

L’implication de l’Église catholique est toute naissante. « Les dirigeants ne prennent pas suffisamment d’initiatives sur la scène politique, juge le père Joseph Yung Wa, ancien chancelier du diocèse de Myitkyina. Et ils n’encouragent pas à cela. » Cette retenue s’explique, selon lui, par le poids de la tradition missionnaire, davantage tournée vers la spiritualité. « C’est pourtant à nous, estime-t-il, de guider les insurgés pour éviter qu’ils ne tombent dans l’extrémisme. »

Par Jean Dauffray - La Croix - 25 novembre 2017