Dans ce pays à majorité bouddhiste, les chrétiens vivent notamment dans l’Etat de Kachin, au nord du pays, où les combats entre l’armée birmane et les rebelles ont repris.

Il y a six ans, Maria Ngum Ja Tawng a dû fuir son village à cause des combats entre l’armée birmane et l’Armée pour l’indépendance kachine. Après trois heures de bateau sur la rivière, elle est arrivée dans le camp de Jan Mai Kawng, qui abrite 430 personnes, à Myitkyina, la capitale de l’Etat de Kachin. Depuis, cette catholique vit dans un abri en bois d’une pièce, où se mêlent vêtements et ustensiles de cuisine, et dont les murs sont ornés d’un calendrier à l’image du pape François ainsi que d’un drapeau aux couleurs du Vatican.

Alors que le saint-père arrive ce lundi en Birmanie pour sa première visite dans le pays, Maria a économisé pendant des semaines pour se rendre à Rangoun. «Si le pape parle avec les militaires et avec les groupes armés, quelque chose va changer dans leurs esprits», espère-t-elle, l’air fatigué, son fils de 3 ans endormi sur le dos. A ses côtés, Nu Meng, une jeune femme de 20 ans, renchérit: «Le pape vient pour la paix. J’espère qu’il y aura des changements pour nous, les déplacés internes, et qu’on pourra rentrer à la maison.»

Région riche

Les combats ont repris en 2011 après dix-sept ans de cessez-le-feu dans cet Etat proche géographiquement de la Chine, et où les ressources en minerai, jade et or sont abondantes et suscitent les convoitises. L’Armée pour l’indépendance kachine (KIA) a refusé de signer l’accord de paix de 2016 dans le pays.

L’influence du chef de l’Eglise catholique ne suffira pas à apaiser ce long passé de tensions, selon Patrick Tang Seng, chargé du programme humanitaire à la Karuna, la Caritas nationale birmane. «J’ai de l’espoir, mais pour dire la vérité, au fond de moi, je n’y crois pas, explique ce Birman, l’air gêné. Le conflit au Kachin n’est pas accidentel, il est stratégique. Ce que l’armée birmane et la KIA veulent est trop différent.»

Le silence d’Aung San Suu Kyi

Le retour de la paix n’est pas la seule attente des catholiques du nord du pays concernant cette visite du pape. Depuis des années, ils dénoncent les discriminations auxquelles ils sont confrontés, en tant que Kachins et catholiques, dans ce pays qui compte 135 ethnies. Les chrétiens représentent 6,2% de la population. «Les membres de l’ethnie birmane peuvent faire ce qu’ils veulent: prendre nos terres, prendre nos commerces…» déplore Maria. «Quand je vois ce qui se passe dans l’Etat de Rakhine avec les musulmans rohingyas et le silence d’Aung San Suu Kyi la première ministre, ndlr face aux militaires, j’ai peur de l’avenir dans le Kachin», confie Pan Dong, qui vit dans le camp depuis six ans.

«Les habitants ici ont peur de l’armée birmane… Les militaires essaient de nous opprimer. On se sent tellement petits et on souffre depuis si longtemps», soupire le Père Joseph La Nu, de la paroisse de Hpakant, à une centaine de kilomètres de Myitkyina. Il explique que les catholiques ne sont pas libres de construire leurs églises et doivent faire face à des procédures longues et compliquées.

«Citoyens de seconde classe»

«Il n’y a pas de droits égaux dans ce pays. La majorité ethnique birmane prend tout. On est traités comme des citoyens de seconde classe. Pour accéder à des emplois de haut rang par exemple, il faut être Birman et bouddhiste», accuse, lassé, l’évêque de Myitkyina, Mgr Francis Daw Taung.

«Mon rêve? Que le gouvernement et les leaders religieux du pays écoutent et entendent le bon message du pape, que toute la nation se respecte elle-même, pour qu’on puisse chacun pratiquer notre religion», ajoute-t-il.

Marge de manœuvre limitée

Que devrait dire le pape François aux militaires du pays? «D’être humains», répond simplement le Père Joseph. Dans le pays, l’armée reste très présente: elle dirige trois ministères importants, l’Intérieur, les Frontières et la Défense. Au parlement, 25% des sièges sont garantis aux militaires. De l’autre côté se trouve le gouvernement civil. Celle qui a promis de faire avancer le processus de paix entre les différentes ethnies, Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix, a donc une marge de manœuvre limitée.

«Le pape François pourrait être un pont entre les militaires et Aung San Suu Kyi», souhaite Tsinyu Brang Dut. A 54 ans, cet ancien fermier a dû fuir son village il y a sept ans, lorsque les combats ont repris, inquiet pour sa sécurité et l’éducation de ses enfants. Depuis, ce catholique vit dans un camp de déplacés de Myitkyina, et espère avec foi qu’«il suffira d’un mot du pape pour changer quelque chose».

Par Sarah Bakaloglou - Letemps.ch - 26 novembre 2017