Après avoir reçu le pape, lundi 27 novembre, Min Aung Hlaing, le commandant en chef de l’armée birmane, a affirmé sur Facebook lui avoir expliqué qu’il n’y a pas de persécution ou de discrimination religieuse ou ethnique au Myanmar, nom officiel du pays. Ses troupes ont beau être accusées de nettoyage ethnique contre les Rohingya par le représentant des Nations unies sur les droits de l’homme, les Etats-Unis et une flopée d’autres acteurs internationaux, le plus haut gradé de la Tatmadaw est « aimé » par plus de 1,3 million de personnes sur le réseau social.

L’exode de 600 000 Rohingya, fuyant viols, incendies et exécutions sommaires en représailles collectives à l’attaque, le 25 août, de postes de police par une guérilla se revendiquant de la cause de cette minorité musulmane, se montre pour lui très utile. L’armée fait la preuve de sa centralité, malgré le processus de démocratisation engagé en 2011. Celle-ci se retrouve déjà dans la Constitution : l’armée dispose d’un quart des sièges au Parlement. Les généraux se sont également gardé trois ministères, qui leur donnent la main sur tous les sujets de sécurité. Le système reste donc bien verrouillé malgré la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi aux élections de 2015 et la validation d’un processus de transition sans date limite.

« Etoile montante de l’armée »

Mais il manque un élément à la Tatmadaw : la popularité. Elle reste perçue comme l’institution ayant oppressé le peuple durant son demi-siècle au pouvoir, de 1962-2011. Mais en s’en prenant à cette minorité musulmane, que la majorité Bamar considère étrangère et rejette, les forces armées ont su trouver au moins une cause commune. « On sent que le pays est uni en consensus sur ce sujet que ce soit la sangha haut clergé bouddhiste, l’opinion, le gouvernement civil. Il y a sans nul doute un soutien à l’armée sur cette question », souligne Richard Horsey, un analyste politique indépendant basé à Rangoun. En cela, l’offensive contre les Rohingya est une victoire pour Min Aung Hlaing.

C’est déjà une attaque contre un groupe armé et une minorité qui lui avait permis de se faire un nom. En 2009, alors à la tête des troupes dans le nord-est du pays, il avait lancé l’offensive contre la guérilla de la région de Kokang, à la frontière chinoise : 37 000 personnes avaient dû fuir. Min Aung Hlaing était alors vu comme une « étoile montante de l’armée », expliquera plus tard le magazine The Irrawaddy.

Dès qu’il sera promu à sa succession par le généralissime Than Shwe en 2011, Min Aung Hlaing se montrera ambigu, quant à sa vision du processus de démocratisation. Un échec du gouvernement civil ne pourrait que lui profiter. Il a assuré que « pendant que le pays marche vers la démocratie, la Tatmadaw soutiendra les fonctions gouvernementales ». A cette période transitoire, l’armée n’a pas fixé de limite.

La voie occidentale se referme

Cette lune de miel fondée sur la haine commune des Rohingya ne vaut pas absolution de son passif, que le peuple conserve en mémoire. Elle a, par ailleurs, un coût sur la scène internationale : c’est toute la perspective de rapprochement du pays, et notamment de sa force armée, avec l’Occident qui est remise en cause du fait du traitement réservé à la minorité musulmane. Or, celle-ci était jugée nécessaire par l’armée pour limiter la dépendance au voisin chinois.

Pas plus tard qu’en novembre 2016, Min Aung Hlaing était reçu à Bruxelles. La cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini, lui avait alors déclaré : « C’est une visite historique. C’est un plaisir de vous accueillir ici et je vous remercie d’être là. Vous savez, notre soutien à votre pays n’est pas seulement fort, il va continuer à être fort. »

Cette voie occidentale se referme pour l’heure. Min Aung Hlaing se tourne de nouveau vers la Chine, dont il rentrait tout juste lorsqu’il a reçu le pape François. Le président Xi Jinping lui avait déclaré en le recevant à Pékin le 24 novembre que la République populaire « respecte toujours la souveraineté et l’intégrité territoriale du Myanmar ». Manière de dire que son armée, quoi qu’en pense l’Occident, pourra toujours trouver le réconfort côté chinois.

Par Harold Thibault - Le Monde - 28 novembre 2017