Le pape François n’a pas prononcé le nom de « Rohingya » devant les autorités de Birmanie, dans la première partie de sa visite dans ce pays, mais il a pourtant clairement parlé d’eux. Dans un discours très engagé, mardi 28 novembre, devant des représentants politiques et de la société civile, il a appelé les dirigeants birmans à « construire un ordre social juste, réconcilié et inclusif » qui garantisse « le respect des droits de tous ceux qui considèrent cette terre comme leur maison ». Cette formule englobe les Rohingya, des populations musulmanes installées souvent depuis des générations dans l’Etat d’Arakan, dans l’ouest de la Birmanie, mais auxquelles l’Etat birman ne reconnaît pas le statut de minorité nationale et refuse la nationalité birmane. Depuis le mois d’août, quelque 600 000 de ces apatrides ont fui vers le Bangladesh voisin, chassés par les agissements de l’armée. Cette dernière est accusée par les Etats-Unis et par l’ONU de se livrer à un « nettoyage ethnique » à coups d’exécutions sommaires, de viols et de destructions de village à l’encontre d’une minorité que la plupart des Birmans considèrent comme des immigrés et appellent des « Bengalis ».

Le chef des armées en première ligne

Le chef de l’Eglise catholique est entré dans le vif du sujet dès les premières heures de sa présence sur le sol birman, lundi. A peine était-il arrivé à Rangoun que le chef des forces armées, le général Min Aung Hlaing, devançait le calendrier prévu et venait lui rendre visite à l’archevêché, où le pontife est logé. Le général, venu en force, accompagné de trois de ses adjoints, pouvait ainsi s’entretenir avec son hôte avant la, de facto, cheffe du gouvernement, Aung San Suu Kyi, rencontrée par le pape mardi après-midi.

En dépit de la victoire électorale massive du parti de cette dernière en novembre 2015, les militaires, qui ont dirigé le pays pendant cinquante ans, ont conservé un poids institutionnel très important. Leur sont, en effet, réservés un quart des sièges du Parlement et les ministères de la défense, de l’intérieur et celui des frontières. De cette brève rencontre d’un quart d’heure, le porte-parole du Vatican, Greg Burke, a simplement dit qu’il avait « été question de la grande responsabilité des autorités du pays dans ces moments de transition ».

« Une riche tapisserie de peuples »

Aux premières heures de sa visite, le pape François a donc choisi d’encourager de manière pressante la transition politique en cours au Myanmar nom officiel de la Birmanie et une cohabitation paisible, dans un pays aux 135 minorités ethniques officielles et aux nombreuses guérillas qui leur sont liées, tout en évitant de braquer les militaires, qui sont l’un des acteurs de cette transition. Aung San Suu Kyi a, elle aussi, évoqué la situation en Arakan, en évitant, comme d’habitude, toute critique de l’action de l’armée. Lors de son discours d’introduction à la rencontre entre le pape et les autorités, la première ministre birmane a déclaré :

« Parmi les nombreux défis qu’affronte notre gouvernement, la situation dans le Rakhine nom birman de l’Arakan a le plus fortement attiré l’attention du monde. Au moment où nous affrontons des problèmes anciens, économiques et politiques, qui ont érodé la confiance et la compréhension, l’harmonie et la coopération, entre les différentes communautés du Rakhine, le soutien de notre peuple et de nos bons amis qui veulent seulement nous voir réussir dans nos efforts, a été inestimable. »

Relevant que la Birmanie est « une riche tapisserie de différents peuples, langues et religions », Aung San Suu Kyi a affirmé que le but de son gouvernement est de « mettre en évidence la beauté de notre diversité et d’en faire notre force, en protégeant les droits, forgeant la tolérance, assurant la sécurité pour tous ».

« La paix se construit au cœur des différences »

Parlant juste après elle, le pape François a pressé les autorités de respecter les droits de l’homme. « Le processus ardu de construction de la paix et de la réconciliation nationale ne peut avancer qu’à travers l’engagement pour la justice et le respect des droits humains », a-t-il affirmé à Naypyidaw, la capitale du pays.

« L’avenir du Myanmar doit être la paix, une paix fondée sur le respect de la dignité et des droits de tout membre de la société, sur le respect de tout groupe ethnique et de son identité, sur le respect de l’Etat de droit et d’un ordre démocratique qui permette à chaque individu et à tout groupe – aucun n’étant exclu – d’offrir sa contribution légitime au bien commun. »

Il a tenu le même discours à d’autres acteurs essentiels de cette transition politique, à savoir les représentants des différentes religions. Depuis 2011, en effet, une partie du clergé bouddhiste (88 % de la population appartient à cette tradition) a joué un rôle important dans la radicalisation contre les musulmans, qui s’est traduite par des violences dès 2012.

Les autres confessions, notamment chrétiennes, sont le plus souvent présentes dans les minorités ethniques (30 % de la population), dont certaines sont de longue date en conflit avec le pouvoir central. Elles n’ont d’ailleurs pas toujours le même point de vue, l’Eglise catholique birmane (1,3 % de la population seulement est fidèle à Rome) jugeant que certaines des églises protestantes auraient tendance à mettre de l’huile sur le feu face au pouvoir central.

Mardi matin, à Rangoun, lors d’une rencontre interreligieuse à l’archevêché, François a exhorté les représentants des autres religions à l’acceptation des différences dans un pays aussi complexe. « L’unité n’est pas l’uniformité, même au sein d’une même confession, a-t-il fait valoir. Nous sommes tous différents et chaque confession a ses richesses, ses richesses à offrir. Et on ne peut le faire que si on vit en paix. Et la paix se construit au cœur des différences. »

François a dénoncé « une tendance mondiale à l’uniformité », ce qui revient pour lui à « tuer l’humanité ». « Nous devons comprendre la richesse de nos différences, et à partir de ces différences naît le dialogue », a-t-il dit.

Par Cécile Chambraud - Le Monde - 28 novembre 2017


En Birmanie, le pape évite d'évoquer directement les Rohingyas

Au deuxième jour de son voyage en Birmanie, le pape François a rencontré les autorités politiques, dont Aung San Suu Kyi. Le pontife a notamment insisté sur le respect des droits de l’homme et de la liberté religieuse.

C’est sans aucun doute la partie la plus politique du voyage de François en Birmanie. A Naypyidaw, la capitale administrative, le pape a réussi le tour de force de se confronter à un triple défi : ne pas heurter de front les militaires, encourager la ligne démocratique d’Aung San Sur Kyi, et favoriser la liberté religieuse des catholiques.

C’était une ligne de crête, et pour la trouver, il lui a fallu accepter de ne pas prononcer le terme de « Rohingya », comme l’avaient conseillé les évêques du pays. Pour ne pas créer plus de tensions avec les militaires, qui tiennent encore les rênes du pouvoir.

Pour le pontife, la priorité, après la crise des Rohingyas, c’est la guérison des blessures de la nation. Priorité qui est politique, tout autant que spirituelle. Car les religions peuvent et doivent être une force d’unité et de pardon en Birmanie, a insisté le pontife.

Et en particulier, la petite minorité catholique s’est vue encouragée à « persévérer » dans sa foi et dans ses oeuvres : c’est vrai surtout pour l’école, dont l’Eglise s’est faite une spécialité ici. Car ces oeuvres caritatives sont, pour le pape, sources de réconciliation et de fraternité pour toute la société.

Par Aymeric Pourbaix - Radio France Internationale - 28 novembre 2017