Historien de formation, Jacques Leider dirige l’antenne de Rangoun de l’Ecole française d’Extrême-Orient (Efeo). Il s’est spécialisé sur l’étude de l’Etat Rakhine, où s’affrontent deux nationalismes face aux autorités. Au moment où la Birmanie et le Bangladesh tentent de s’accorder sur un rapatriement des réfugiés, il revient sur les précédents exodes des musulmans rohingyas.

Les deux pays viennent de signer un accord sur le retour des réfugiés en Birmanie. Comment s’est déroulé celui qui a suivi l’exode de 1978 ?

Le rapatriement de 1979, qui a suivi un départ depuis la Birmanie d’environ 200 000 Rohingyas, s’est déroulé d’une manière plutôt civilisée et encadrée. Il a été accepté sans problème par les Birmans. A l’époque, ils ont envoyé des fonctionnaires du ministère de l’Immigration pour suivre les opérations. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) était associé. Et, accusé de mauvais traitement, le Bangladesh était pressé de voir partir ces populations vers la Birmanie.

Quel a été le climat lors du deuxième retour, au début des années 90 ?

Après le deuxième exode de 1991-1992, il y a eu un accord entre les deux gouvernements, mais pas avec le HCR. On a évoqué un rapatriement forcé, organisé des Bangladais. La communauté internationale a fermé les yeux. Ce retour s’est étalé sur plus de douze ans, jusqu’au moment où, en 2005, le gouvernement birman a annoncé qu’il arrêtait. C’est pourquoi aujourd’hui encore, il y a des camps à Kutupalong et Nayapara dans le sud-est du Bangladesh, ndlr, où officiellement, il y a environ 30 000 à 35 000 personnes. Aujourd’hui, le Bangladesh se trouve face à un défi logistique insensé, avec des centaines de milliers de réfugiés sur son sol et une participation du Haut Commissariat aux réfugiés qui n’est pas claire.

L’accaparement des terres des Rohingyas par les militaires birmans connaît-il des précédents dans l’histoire ?

C’est un problème national qui n’est pas nouveau, aux portes de Rangoun comme à Thilawa, la zone économique spéciale au sud de l’ex-capitale.

L’Etat Rakhine est-il un Etat à part dans la Birmanie d’aujourd’hui ?

Ce qui différencie le Rakhine des autres conflits, c’est que nous sommes face à un problème triangulaire. A la différence des zones karen (sud-est) et kachin (nord), on a dans cet Etat, d’un côté, des bouddhistes opposés à des musulmans et au gouvernement, et de l’autre, des musulmans face aux bouddhistes et à l’Etat central. Lequel affronte deux nationalismes, en lutte pour la reconnaissance de leur identité. Pour comprendre les racines du problème, il faut savoir que depuis l’indépendance, il y a deux groupes ethniques en compétition. Tout cela s’est déroulé dans un climat de répression et de sous-développement économique.

Y a-t-il un risque que le nationalisme musulman dans l’Etat Rakhine fusionne avec des aspirations jihadistes ?

Je n’ai jamais fait grand cas de ces peurs jihadistes. Mais il y a en effet un nationalisme musulman. Le mouvement rohingya, qui est né dans les années 50, a été à l’époque une réponse au nationalisme bouddhiste. On oublie qu’après la Seconde Guerre mondiale et l’indépendance de la Birmanie, ni les bouddhistes rakhines ni les musulmans n’étaient reconnus. La première opposition aux nationalistes rakhines, c’étaient les Birmans. Cela explique pourquoi il n’y a pas seulement des tensions liées aux conditions économiques et sociales mais également des problèmes politiques. Il y a des revendications qui rivalisent sur l’interprétation de l’histoire, sur l’occupation du territoire.

Considérez-vous alors que l’Arsa, le groupe militaire rohingya qui a lancé les attaques depuis un an, est la suite organisationnelle et idéologique de l’Organisation de solidarité Rohingya (RSO), ou l’importation d’un phénomène étranger ?

Ni l’un ni l’autre. Quand vous parlez avec les représentants rohingyas, ils considèrent que l’entreprise de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (Arsa) n’est pas très convaincante. RSO et tous les dirigeants rohingyas ont compris, dès les années 90, que tout militantisme l’arme à la main ne fonctionnait pas et ne les menait nulle part. L’Arsa est plus issu du courant nationaliste que jihadiste. Et même si les services indiens et pakistanais nous disent, comme ils le font depuis vingt-cinq ans maintenant, que les rohingyas peuvent être récupérés par les islamistes, il n’y a pas, aujourd’hui, de lien direct entre l’Arsa et l’Etat islamique. Cette organisation est d’abord le signe d’un immense ras-le-bol des Rohingyas, qui est comparable à la situation dans les années 80, quand le RSO a été créé.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 29 novembre 2017