Possibles crimes contre l’humanité voire génocide et nettoyage ethnique. Lors de sa vingt-septième session spéciale ardemment souhaitée par le Bangladesh et consacrée au calvaire des Rohingyas, le Conseil des droits de l’homme (CDH) de l’ONU n’a pas lésiné sur les qualificatifs pour décrire la situation endurée par cette minorité musulmane de Birmanie. En fin de journée, il a adopté par 33 voix pour, 3 contre et 9 abstentions une résolution dure condamnant les violences et graves violations des droits de l’homme, exigeant une justice pour les victimes et sommant le gouvernement birman de donner plein accès à la Commission indépendante d’établissement des faits.

Au Palais des Nations, le moment est d’autant plus fort que depuis plus d’un an, la communauté internationale observe, impuissante, une répression sans précédent des Rohingyas par les forces de sécurité birmanes et des milices. Le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme n’a pas mâché ses mots. Selon Zeid Ra’ad al-Hussein, plusieurs témoins ont décrit de façon concordante «des actes d’une effroyable barbarie commis contre les Rohingyas qui ont consisté à brûler à mort des Rohingyas dans leur maison, tuer enfants et adultes, tirer au hasard sur des civils qui s’exilent, violer femmes et jeunes filles, incendier et détruire habitations et écoles, marchés et mosquées». Au 2 décembre, ils étaient 626 000 à avoir dû fuir vers le Bangladesh. Eradiquer la minorité de l’histoire birmane

Si les violences sont très aiguës depuis l’an dernier, l’histoire dramatique des Rohingyas en Birmanie ne date pas d’aujourd’hui. Depuis les années 1970, des centaines de milliers de membres de cette communauté ont déjà fui les persécutions. Accélérateur de la tragédie: la loi birmane de 1982 qui refuse aux Rohingyas un accès réel à la citoyenneté, rendant ces derniers apatrides et privés de leurs droits civils et politiques. Les enfants se sont vu refuser tout certificat de naissance au moins depuis 1990. Aucun musulman n’est désormais autorisé à aller à l’université dans l’Etat de Rakhine. «En tant que non-citoyen de Birmanie, poursuit le haut-commissaire, les Rohingyas n’ont pas droit à une formation professionnelle, qu’il s’agisse de métiers dans la santé ou l’enseignement.»

Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme l’a souligné à plusieurs reprises: les forces de sécurité birmanes se sont évertuées à effacer toute trace du vécu des Rohingyas dans le pays, cherchant à provoquer une sorte d’amnésie collective. Or il fut un temps où il y avait un parti politique rohingya aligné sur le parti actuellement au pouvoir, la Ligue nationale pour la démocratie. Le non de la Chine et des Philippines

Visiblement irrité, l’ambassadeur de Birmanie, Htin Lynn, a cherché à minimiser la responsabilité du gouvernement, attribuant certains actes de barbarie à «des individus». Il a mis en doute la véracité des témoignages rapportés dans différentes enquêtes sur le terrain. «On entend ce qu’on souhaite croire», a-t-il déclaré. Il a enfin jugé injuste le fait que la milice de Rohingyas, ARSA, aurait dû apparaître dans la résolution. «Ne pas dénoncer» les attaques dont ils se sont rendus coupables en août dernier, «équivaut à approuver ces actes terroristes». Htin Lynn estime enfin que la résolution reprend de façon arbitraire des recommandations de la commission Annan.

Le représentant chinois a justifié le non de la Chine. Pour Pékin, seul un dialogue bilatéral peut permettre de résoudre le problème. La résolution risque «au contraire de mettre en danger l’accord de rapatriement» des réfugiés, conclu le 23 novembre, devant permettre aux Rohingyas de quitter le Bangladesh pour revenir chez eux. La représentante philippine a tenu presque le même discours, relevant que la résolution constituait une «interférence dans les affaires intérieures birmanes».

Par Stéphane Bussard - Le Temps (.ch) - 5 décembre 2017


Possibles "éléments de génocide" contre les Rohingyas de Birmanie

Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme a estimé mardi qu'il existait des "éléments de génocide" visant les musulmans Rohingyas en Birmanie et a réclamé l'ouverture d'une enquête internationale.

Quelque 626.000 Rohingyas, soit plus de la moitié de cette communauté musulmane concentrée dans le nord de l'Etat Rakhine (ouest de la Birmanie), ont fui les violences et se sont réfugiés au Bangladesh voisin depuis fin août.

Une résolution adoptée par 33 voix sur les 47 Etats membres à la fin d'une session spéciale du Conseil des droits de l'homme à Genève n'a pas repris les accusations de génocide, mais a dénoncé de probables "crimes contre l'humanité".

La résolution appelle également la Birmanie à coopérer avec les différentes agences de l'ONU, en donnant un accès total aux enquêteurs et aux travailleurs humanitaires. Elle demande enfin au Haut-Commissaire de remettre un rapport complet d'ici mars 2019.

"Considérant la discrimination systématique dont sont victimes les Rohingyas (...) les tortures ou mauvais traitements (...) les déplacements forcés et la destruction systématique des villages (...) est-ce que quelqu'un peut nier la présence possible d'éléments de génocide ?", a demandé le Haut-Commissaire Zeid Ra'ad Al Hussein dans son discours d'ouverture de la session.

Condamnant les attaques "massives, systématiques et d'une brutalité choquante" visant cette communauté, qui constitue la plus grande population apatride du monde, il a demandé aux 47 Etats membres du Conseil "de prendre les actions appropriées pour mettre un terme maintenant à cette folie".

L'ONU a déjà dénoncé à plusieurs reprises une "épuration ethnique" menée par les autorités birmanes, majoritairement bouddhistes. L'armée birmane se défend en affirmant qu'elle doit faire face à une rébellion d'extrémistes musulmans.

Le Haut-Commissaire a regretté que l'accès à l'Etat Rakhine n'ait pas été accordé à ses enquêteurs. Il a demandé au Conseil de recommander à l'Assemblée générale de l'ONU de mettre sur pied un "nouveau mécanisme impartial et indépendant (...) pour aider des enquêtes criminelles individuelles sur les responsables".

M. Zeid a rappelé qu'il avait à plusieurs reprises signalé au Conseil des droits de l'homme et au Conseil de sécurité de l'ONU des allégations persistantes de graves violations des droits de l'homme par les forces de sécurité birmanes. Cependant, a-t-il déploré, les poursuites visant de tels actes de violence, y compris des violences sexuelles, semblent être extrêmement rares.

Evoquant par ailleurs l'accord signé le mois dernier entre le Bangladesh et la Birmanie pour le retour "dans les deux mois" des Rohingyas en Birmanie, M. Zeid a mis en garde contre un rapatriement prématuré.

"Il doit être clair qu'aucun retour de réfugiés ne pourra intervenir sans une surveillance étroite des droits humains sur le terrain afin de leur assurer des conditions de vie dignes et en totale sécurité", a-t-il souligné.

Agence France Presse - 5 décembre 2017