La répression politique tous azimuts orchestrée par le gouvernement du Cambodge en 2017 a achevé de défaire le système démocratique déjà vacillant du pays, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui dans son Rapport mondial 2018.

Dans cette 28e édition annuelle de son Rapport mondial (version intégrale en anglais 643 pages - version abrégée en français 180 pages – PDF), Human Rights Watch examine les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son introduction au Rapport, le directeur exécutif Kenneth Roth observe que certains dirigeants politiques, prêts à défendre les principes des droits humains, ont démontré qu'il est possible de limiter l'impact des programmes populistes autoritaires. Lorsqu’ils ont pu s’appuyer sur une opinion publique mobilisée et des acteurs multilatéraux efficaces, ces dirigeants ont démontré que la montée des gouvernements hostiles aux droits humains n'a rien d'inéluctable.

Le gouvernement, dominé depuis plus de trente ans par le Parti du peuple cambodgien (CPP) du Premier ministre Hun Sen, a placé en détention le chef de file de l’opposition en se fondant sur des chefs d’inculpation douteux liés à la trahison, dissous le premier parti d’opposition du pays et interdit à une centaine de ses membres d’exercer une activité politique. Les autorités ont également intensifié l’instrumentalisation du système judiciaire afin de poursuivre les opposants politiques et les défenseurs des droits humains et forcé plusieurs médias indépendants à fermer.

« Les derniers vestiges de gouvernement démocratique au Cambodge ont disparu en 2017 », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie de Human Rights Watch. « Hun Sen a bétonné son régime vieux de 33 ans pour en faire une dictature, aux dépens des droits fondamentaux des Cambodgiens. »

Hun Sen, qui contrôle les services de sécurité et les tribunaux du pays, a étendu sa campagne d’arrestations arbitraires et de procès sommaires contre les opposants politiques et les activistes, a déclaré Human Rights Watch. Tout au long de l’année 2017, les autorités ont réprimé les mouvements de protestation et interdit les rassemblements et les défilés. Plusieurs organisations non gouvernementales ont également été menacées de fermeture ou bien fermées. À la fin de l’année, une vingtaine de prisonniers politiques étaient toujours en détention.

Les actions de Hun Sen contre l’opposition cambodgienne semblent être motivées par sa crainte que le CPP perde les élections législatives prévues le 29 juillet 2018. En effet, l’opposition avait progressé dans les urnes aux élections législatives de 2013 et aux élections communales de 2017.

Tout au long de 2017, le gouvernement a déployé un discours politique de plus en plus menaçant. Hun Sen et d’autres dirigeants ont clamé à plusieurs reprises que toute victoire électorale de l’opposition conduirait à la « guerre civile ». Ils ont menacé d’employer la violence contre ceux qui « protestent » ou veulent faire une « révolution de couleur », un terme par lequel les autorités désignent une dissidence pacifique visant à renverser l’État.

En mai, Hun Sen a annoncé qu’il serait « prêt à éliminer 100 à 200 personnes » pour protéger la « sûreté nationale » et suggéré aux membres de l’opposition de « préparer leurs cercueils ». En novembre, il a affirmé qu’il regrettait de ne pas avoir massacré des manifestants.

En septembre, les autorités ont arrêté et placé en détention Kem Sokha, le président du parti d’opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), en l’inculpant de trahison. Des années auparavant, son prédécesseur, Sam Rainsy, avait été obligé de s’exiler face à des poursuites judiciaires truquées. Le 16 novembre, la Cour suprême, aux ordres du gouvernement, a dissous le CNRP et infligé à 118 de ses membres une interdiction d’exercer une activité politique pendant cinq ans.

« Avec la dissolution du principal parti d’opposition, il n’y a plus aucune chance d’assister à de véritables élections démocratiques en juillet 2018 », a déclaré Brad Adams. « Il semble que ce soit bien là le but de la répression de Hun Sen : un simulacre d’élections. »

La répression a également ciblé les médias. En septembre, les autorités ont forcé le journal indépendant Cambodia Daily à fermer sous prétexte d’un avis d’impôt impayé et lancé des poursuites pénales relevant de la fiscalité contre ses propriétaires. Deux de ses reporters faisaient aussi l’objet d’une enquête, inculpés d’« incitation » sans aucun fondement.

En août, le gouvernement a révoqué l’autorisation de stations de radio qui diffusaient Voice of America et Radio Free Asia (RFA), forçant le siège de la RFA à la fermeture, et fermé la station de radio indépendante Voice of Democracy. Les autorités ont inculpé d’espionnage deux journalistes de la RFA pour avoir enregistré des reportages d’actualité pour cette radio.

Cette situation politique en nette dégradation au Cambodge survient après des décennies d’assistance internationale visant à soutenir les Accords de Paris de 1991, qui engageaient le pays à respecter les normes internationales relatives aux droits humains ainsi que le principe du multipartisme politique.

« Les efforts internationaux mis en place à partir des Accords de Paris de 1991 ont échoué pour l’essentiel », a déclaré Brad Adams. « Il faut que les pays préoccupés de la situation infligent aux dirigeants cambodgiens des interdictions de voyager, des sanctions ciblées et d’autres mesures de rétorsion pour avoir le moindre espoir de reconstruire les promesses de démocratie datant de 1991. »

Human Rights Watch - 18 janvier 2018