Ils voyaient la «lumière au bout du tunnel». L’automne 1967 touchait à sa fin et les dirigeants politico-militaires américains faisaient tourner à plein régime la machine à bonnes nouvelles sur la guerre du Vietnam. «Il règne un climat de confiance et d’optimisme croissant dans le pays… Des progrès réels sont réalisés», assure le général William Westmoreland, patron des forces armées américaines au Vietnam, à la mi-novembre. En 1965, cet ancien de l’académie militaire de West Point a obtenu l’envoi de marines pour suppléer les conseillers officiellement non armés sur le terrain. Fin 1967, ils sont 485 600 sur le sol vietnamien quand, dans les airs, les B-52 et les Phantom de l’opération «Tonnerre roulant» déversent toujours plus de bombes, de napalm et de défoliant. Westmoreland apprend que les communistes du Nord et le Vietcong - leurs alliés du Sud - veulent tenter une démonstration de force avant le Têt, la fête du nouvel an dans le calendrier lunaire vietnamien. Westmoreland souhaite lancer une grande offensive. Mais le Nord va le prendre de vitesse.

Le 1er janvier 1968, Hô Chi Minh, le père du Parti communiste et figure tutélaire de l’indépendance, fait diffuser un poème sur les ondes de Radio Hanoi. L’insurrection est imminente, comprennent ses partisans. Depuis plusieurs jours, des milliers de combattants des troupes régulières vietnamiennes filent vers le Sud en empruntant la piste Hô Chi Minh. Lors d’un assaut brutal entamé le 21 janvier, les forces du Nord pilonnent le camp de Khê Sanh, une place fortifiée du Sud sise sous la ligne démilitarisée du 17e parallèle qui sépare le bloc communiste du bloc pro-occidental. Le siège va durer deux mois. La machine de guerre américaine ne lésine pas sur les tapis de bombes pour faire reculer les 40 000 soldats du Nord. Westmoreland est convaincu que Khê Sanh est leur objectif principal.

Johnson et les «19 salopards»

A la Maison Blanche, le président Lyndon B. Johnson s’est fait construire une maquette du siège. Il suit heure par heure les mouvements de troupes, comme l’ont raconté Ken Burns et Lynn Novick dans leur formidable documentaire, Vietnam. «Je ne veux pas d’un autre merdier à la Diên Biên Phu», dit-il à ses conseillers, redoutant un piège identique à celui qui avait fait plier les gaules à l’armée française en 1954. Westmoreland s’emploie à éviter le bourbier. Mais il ne se doute pas que Khê Sanh est en fait une diversion et que d’autres troupes ont été déployées dans tout le Sud.

D’ordinaire, le Têt est l’occasion d’une trêve. Une fois décrétée, les soldats du Sud rentrent donc chez eux pour fêter le nouvel an vietnamien. Pas ceux du Nord. Dans la nuit du 30 au 31 janvier, 84 000 hommes de l’armée du Nord et du Vietcong passent à l’offensive : 36 des 44 chefs-lieux de province sont attaqués, ainsi que des dizaines de bases militaires et les six plus grandes villes du Sud. Les attaquants ont pour ordre de «lézarder le ciel et de faire trembler la terre». Les Etats-Unis sont sous le choc devant l’ampleur des assauts, filmés et racontés par la presse. L’effet de surprise est tel que la guerre fait irruption dans Saigon, la «capitale» du Sud. Comble de l’humiliation un commando de 19 hommes pénètre dans l’ambassade américaine. Johnson est furieux contre ces «19 salopards» et les journalistes qui «mentent comme des arracheurs de dents», dit-il à un ponte du Washington Post.

Mais Saigon n’est pas le seul terrain de bataille d’une guerre sauvage qui fera plus de trois millions de morts. A Hué, l’ancienne capitale impériale, le «Vietcong s’empare de la ville et mène une véritable purge révolutionnaire en éliminant des milliers de personnes», rappelle l’historien François Guillemot dans Viêt-Nam, fracture d’une nation (à paraître le 25 janvier à La Découverte). «Nous considérions Hué comme un repaire du féodalisme et un nid de voyous ennemis», écrit, en 1999, le colonel nord-vietnamien Bui Tin dans un récit sans langue de bois (Vietnam 1945-1999, la face cachée du régime, éditions Kergour) qui n’excuse nullement les «massacres» de la plus longue bataille du Têt. Au moins 2 800 personnes trouvent la mort. Les combats durent vingt-six jours. Quand les armes se taisent, la ville n’est plus que «des ruines séparées par un fleuve», raconte un témoin de l’époque.

Les communistes et leurs alliés voulaient déclencher une «offensive générale et un soulèvement général», selon le nom de code de l’opération. Une partie des stratèges politico-militaires du Nord est persuadée qu’à l’issue des combats les habitants du Sud se soulèveront. «Les villes sont comme des poissons au ventre plein d’œufs. Il suffit de les secouer pour faire sortir les œufs», dit un proverbe. C’est un échec cuisant.

Sauvagerie d’un conflit

«Sur le plan psychologique, l’offensive du Têt fut pour nous une grande victoire», dira l’ex-combattant Bui Tin en 1999. «En quelques heures, le Nord fait mentir des semaines de propagande américaine, note Pierre Journoud, spécialiste du Vietnam à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Et il démontre une réelle capacité opérationnelle à concrétiser une offensive surprise en plein territoire ennemi, malgré un rapport de forces très favorable aux Etats-Unis.» Le colonel Bui Tin reprend : «Mais, en réalité, nous avons subi de lourdes pertes et commis de nombreuses erreurs sur le plan militaire.» Le big bang à Saigon n’a pas lieu : les troupes communistes ne peuvent s’emparer de l’ambassade, du palais présidentiel et de la radio. Elles perdent plus de 40 000 combattants.

L’onde de choc est forte aux Etats-Unis. «Le Têt a semé le doute chez les Américains, les attaques surprises ont disloqué le consensus politique autour de Lyndon Johnson, qui réalise alors que sa stratégie est un échec», analyse Journoud. La guerre s’enracine dans les foyers américains. L’image du chef de la police de Saigon abattant de sang-froid un Vietcong est en une du New York Times le 2 février 1968. Elle fait le tour du monde. Comme les clichés du massacre de My Lai, commis le 16 mars par les troupes du sous-lieutenant William Calley. Il provoque un scandale énorme et donne du grain à moudre aux cortèges pacifistes qui parcourent la planète. L’Amérique découvre la brutalité d’une armée qui perd son âme, la sauvagerie d’un conflit qui s’éternise. Elle ne comprend plus pourquoi ses fils doivent mourir pour un régime du Sud corrompu, voire «fantoche», comme se plaisent à le répéter les communistes. En mars, Westmoreland demande 206 000 GI supplémentaires. Il n’en aura que 13 500. La guerre du Vietnam est honnie par plus de 63 % des Américains. Johnson se dit prêt à discuter. Il annonce une baisse du nombre de frappes et renonce à être candidat à sa succession. La lumière n’est plus au bout du tunnel.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 19 janvier 2018