Un paix bien lointaine. Le 27 janvier 1973 les Accords de Paris sont signés au Centre des conférences internationales, avenue Kléber, dans le XVIe arrondissement de la capitale. Il s'agit d'un «accord sur le cessez-le-feu et le rétablissement de la paix au Vietnam». Étape décisive dans le règlement de la guerre qui ensanglante cette partie de l'Asie depuis des décennies. Mais le chemin de la paix est encore semé d'embûches. En effet le conflit reprend entre le Sud et le Nord Vietnam dès le printemps suivant et ne s'achève qu'avec la chute de Saigon le 30 avril 1975, au profit du Nord Vietnam: réunification du pays et installation d'un régime communiste.

L'accord, qui succède à la signature du cessez-le-feu entre les Américains et les Nord-vietnamiens quatre jours auparavant, est le dernier acte de la Conférence de Paris qui s'est ouverte le 13 mai 1968 - où les négociations ont été entamées par le Vietnamien Le Duc Tho et l'Américain Henry Kissinger. Il est paraphé par quatre signataires: William Pierce Rogers, secrétaire d'État américain, Nguyen Duy Trinh, vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la République Démocratique du Vietnam (Nord-Vietnam), Tran Van Lam, ministre des Affaires étrangères du Sud-Vietnam et Nguyen Thi Binh, la ministre des Affaires étrangères du gouvernement révolutionnaire (Viêt-cong). La fin officielle de la guerre du Vietnam

Cet accord met officiellement fin au conflit vietnamien et à deux guerres: celle entre les États-Unis et le Nord-Vietnam et celle opposant au Sud-Vietnam, Saigon et le F.N.L (Front de libération nationale du Sud Viêt Nam). Il prévoit le désengagement des troupes américaines au Sud-Vietnam, la libération des prisonniers américains, l'ouverture de négociations tripartites Sud Vietnam, Nord Vietnam et G.R.P. et la mise en place d'un dispositif de contrôle international du cessez-le-feu. Et maintient également une ligne de démarcation entre les «deux zones» du Vietnam, née des Accords de Genève de 1954.

Mais il n'apporte pas de solution politique immédiate au Sud Vietnam: un Conseil National de réconciliation doit être créé par Saigon et le G.R.P, des élections générales doivent être organisées au Sud Vietnam. Mais les négociations bilatérales entre les communistes et les gouvernementaux s'annoncent difficiles tant est grand l'abîme de méfiance qui les séparent. Et sur le terrain militaire la lutte se poursuit jusqu'à la dernière minute, afin de conquérir le maximum de terrain avant la fin des hostilités. Le cessez-le-feu devant être effectif le dimanche à une heure du matin (heure de Paris).

À l'époque cette entente donne l'impression que cette guerre s'achève sans vainqueur ni vaincu. Mais si le désengagement des Américains sera bien réel, le conflit se poursuivra pendant encore deux années supplémentaires.

Voici le récit de la signature de cet accord paru dans Le Figaro. Le journaliste y décrit une atmosphère particulière: «Les acteurs s'étaient composés des masques funèbres, raides d'ennui compassé, comme s'ils avaient craint de laisser paraître leur joie ou quelque autre sentiment peu avouable.»

Par Véronique Laroche-Signorile - Le Figaro - 26 janvier 2018


Article paru dans Le Figaro du 29 janvier 1973.

Avenue Kléber, un étrange duel au porte-plume

Il y a des événements historiques dont le spectacle ne mérite pas de passer dans l'Histoire. La naissance officielle de la paix au Vietnam, samedi à Paris, est de ceux-là. L'«opération» s'est déroulée de manière expéditive, en deux temps: trente-six minutes et 188 signatures.

Le matin, les ministres des Affaires étrangères des «quatre parties participantes à la conférence de Paris sur le Vietnam» -États-Unis, République du Vietnam (Saigon), République Démocratique du Vietnam (Hanoï), Gouvernement révolutionnaire provisoire du Sud-Vietnam (G.R.P.)- ont apposé chacun 32 signatures au bas des copies de «l'accord sur la cessation de la guerre et le rétablissement de la paix» et de trois de ses protocoles annexes: quatre documents en tout, reproduits en deux langues, vietnamienne et anglaise, cela fait huit, à multiplier par quatre pour que chacun en ait son compte, cela fait trente-deux. Il fallut 25 minutes à Mme Binh (G.R.P.), M. Rogers (U.S.A.), M. Tran Van Lam (Saigon) et M. Nguyen Duy Trinh (Hanoi) pour venir à bout de cette tâche qui avait pris l'allure d'une corvée tant l'atmosphère dans la grande salle de conférence de l'avenue Kléber, dont les vieux lambris gris et or ne disposent déjà pas à la gaieté, était pesante.

Les acteurs s'étaient composés des masques funèbres, raides d'ennui compassé, comme s'ils avaient craint de laisser paraître leur joie ou quelque autre sentiment peu avouable. Les regards, à force de se fuir, finissaient inévitablement par s'accrocher: ils semblaient alors se perdre dans la contemplation d'espaces infinis. Dans ce décor qui, durant quatre longues années, avait été le témoin des écarts de langage hebdomadaires des belligérants, pas un mot ne fut échangé. Pour la paix, le dialogue de sourds s'était fait celui des muets.

La cérémonie tenait du duel au porte-plume et de l'examen scolaire de fin d'année et il y avait quelque chose d'étrange à voir des ministres des Affaires étrangères se consacrer à des exercices aussi puérils. M. Rogers eut même des ennuis de plume, tandis que certains de ces concurrents semblaient redouter de faire des «pâtés». On releva des fautes d'application: des signatures oubliées. Finalement, chacun repartit avec ses deux gros cahiers sous le bras. Couverture rouge pour Hanoï, verte pour le G.R.P., bleue pour les États-Unis et marron pour Saigon.

On nous dit que le champagne qui fut ensuite servi dans un petit salon pendant un bref quart d'heure permit à M. Lam de s'entretenir aimablement avec Mme Binh, tandis que les porte-parole des quatre délégations se portaient mutuellement des toasts. Mais l'événement eut lieu à huis clos et nous avons dû nous contenter de témoignages peu concordants. Il fallut attendre la sortie des représentants de Hanoï et du G.R.P. pour se convaincre qu'il s'était tout de même passé quelque chose d'important ce samedi: ils étaient rayonnants de joie et répondaient par de grands gestes des bras aux acclamations de la foule de leurs partisans qui agitaient une forêt de drapeaux rouges et bleus frappés de l'étoile d'or sur le trottoir opposé de l'avenue Kléber. On vit, emporté par l'élan, le porte-parole du G.R.P., l'austère M. Ly Van Sau, baisser la vitre de sa «DS» pour envoyer des baisers à un groupe de policiers en civil trop bien mêlés aux manifestants. Cette joie était-elle réelle ou s'agissait-il d'une opération psychologique destinée à montrer que dans une paix sans vainqueur ni vaincu le plus souriant est quand même le gagnant?

La séance de signature de l'après-midi qui ne réunissait que les Américains et les Nord-Vietnamiens -il s'agissait cette fois d'engager nommément leurs gouvernements et indirectement ceux de Saigon et du G.R.P., sans le recours à l'euphémisme des «parties participantes à la conférence de Paris»- dura, en tout et pour tout, onze minutes. Y compris le temps d'un furtif sourire entre M. Nguyen Minh Vy, chef adjoint de la délégation de Hanoï, et M. Marshall Green, secrétaire d'État adjoint chargé des questions d'Extrême-Orient, de part et d'autre de l'immense tapis vert. Personne n'a prêté la moindre attention à un petit incident de procédure pourtant significatif. Hanoï avait bien apporté ses quatre volumes de documents à signer: deux en langue anglaise, deux en langue vietnamienne. Un «jeu» étant destiné è être remis au G.R.P. mais, du côté américain, il manquait deux volumes: le «jeu» destiné à Saigon. Les Sud-Vietnamiens avaient, en effet, refusé de faire signer leurs exemplaires de l'accord entre Américains et Nord-Vietnamiens où le G.R.P. était identifié en tant que tel sur la même page que la République du Vietnam (Saigon). Ce geste de mauvaise humeur n'enlève rien à la validité des accords. Il a allégé la tâche de MM. Rogers et Trinh qui y ont gagné chacun dix signatures.

Par Jacques Renard - Le Figaro - 29 janvier 1973.