Les enfants fixent l’infirmière occidentale qui les examine et se recroquevillent instinctivement contre leur mère. Epuisés mais soulagés d’être enfin en sécurité, ils sont une dizaine de familles rohingyas, ces parias musulmans de la Birmanie bouddhiste, à échouer ce jeudi dans le centre du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), au camp de Kutupalong, dans le sud du Bangladesh.

Ils n’ont rien emporté avec eux, seules des nattes roulées sur lesquelles s’allonger la nuit, dans leur exode à travers rizières et forêts pour fuir les violences des militaires birmans. Réussissant à franchir la frontière pourtant scellée face à la déferlante de réfugiés, ils ont été interceptés par l’armée bangladaise qui les a conduits ici. Et leur arrivée en dit long sur les persécutions qui continuent à sévir dans leurs villages birmans de l’Arakan, dans l’Etat du Rakhine.

Dépendance absolue à l’aide internationale

Ces réfugiés se greffent à un essaim géant de près d’un million d’apatrides rohingyas, répartis en camps qui rongent à perte de vue les collines côtières, des abords de la ville balnéaire de Cox’s Bazar jusqu’au petit port de Teknaf. Formant l’une des plus larges concentrations de réfugiés du monde, ils survivront dans ces ghettos de la misère sous dépendance absolue de l’aide internationale.

Tolérés temporairement par un Bangladesh déjà pauvre et surpeuplé, les Rohingyas sont un peuple fantôme dont personne ne veut. Ils ont été dépossédés en 1982 de leur nationalité par la junte birmane et leur exode a commencé dès 1991. Et s’est gonflé de 688 000 nouveaux arrivants depuis août dernier, lorsque les militaires birmans se sont livrés, selon les Nations unies, à une épuration ethnique.

Programme de rapatriement

Mais alors que les Rohingyas continuent à fuir les violences, le Bangladesh met en place un dispositif pour lancer leur retour progressif en Birmanie, selon un accord conclu entre les deux pays voisins. Les départs devaient débuter le 23 janvier mais, pour des raisons logistiques, la date a été repoussée. «Ce serait les jeter dans la gueule du loup», lâche une responsable humanitaire. Organisations internationales et ONG s’inquiètent ainsi de ce programme de rapatriement qui, d’après Human Rights Watch, «mettrait les réfugiés en danger».

Le Bangladesh poursuit néanmoins les préparatifs. Cinq centres de transit sont en construction et une liste de réfugiés doit être transmise à la Birmanie. Ces derniers jours, des transferts internes de réfugiés et des listes de noms, prémices possibles à un rapatriement, ont pu être observés dans les camps. «Mais personne n’est jamais venu nous dire de partir», souligne Dir Sadiq, un réfugié âgé de 65 ans.

Règlements de compte

Au camp de Thangkhali, un représentant rohingya a payé de sa vie l’élaboration d’une liste. Sa femme, Jamila Khatun, 35 ans, désigne le coin sombre de sa cahute où Yusuf Sultan Amin a été exécuté la semaine dernière. «Vingt hommes armés ont fait irruption, raconte-t-elle. Dehors, une autre vingtaine montait la garde. Tous étaient des Rohingyas. Ils ont d’abord tenté d’emmener mon mari. Puis ils l’ont tué d’une balle en plein front et d’une autre dans la bouche.»

Pour Jamila, ce meurtre punitif est l’œuvre de l’ARSA, l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan, qui s’oppose aux rapatriements. Ce groupe rebelle a émergé en 2016 et a attaqué en août dernier des postes de police de l’Arakan, entraînant des représailles atroces. «Mais ils se sont trompés, explique Jamila. L’objectif de ces listes n’a jamais été précisé. Et l’armée bangladaise insistait auprès de mon mari pour qu’il l’établisse. Il n’avait pas le choix.»

Il n’était pas le seul. D’autres représentants ont fait de même, dans les camps de Leda, Balukhali ou Thangkhali. L’un d’entre eux, Ahmed Hussain, se cache désormais chaque nuit hors de sa maison. «J’ai peur, dit-il. J’ai aidé à rédiger une liste de 88 familles remise à l’armée bangladaise.»

«Le Bangladesh ne nous forcera pas»

Mais les réfugiés dont les noms ont été listés ne semblent pas s’inquiéter d’un départ éventuel. «Le Bangladesh ne nous forcera pas à rentrer», estime un groupe d’hommes, au cœur du dédale des cahutes bâchées de Balukhali. Eux ont survécu à d’effroyables massacres. A Tula Toli, Abdul a perdu 17 membres de sa famille et Zahir en a perdu 36. Calmement, ils racontent les hommes exécutés, les enfants tués au couteau, les femmes violées et les corps brûlés… «Je l’ai vu de mes yeux», répète Zahir.

Comme les autres, Zahir jure de ne pas rentrer en Birmanie tant que les droits des Rohingyas n’y seront pas respectés. «Nos conditions se résument d’abord à l’obtention de notre nationalité, explique Hashim. Et nous n’avons aucune confiance dans les autorités birmanes pour assurer notre sécurité.» Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix et chef du gouvernement birman, incarne à leurs yeux la déception. «C’est une menteuse, lâche Khaled. Elle reste silencieuse sur les massacres.» Les hommes hochent la tête. «Seule la communauté internationale pourra nous sauver, poursuit Hashim. Plutôt mourir ici que rentrer en Birmanie.»

Les exactions continuent en Birmanie

Et, dans les camps, des témoignages continuent à circuler. «Hier, un Rohingya a été tué en Birmanie à Kyaripyan», assure ainsi le réfugié Islam. Moigdul Sherif, lui, a joint ce matin par téléphone sa mère restée au village: «Les militaires birmans la harcèlent pour savoir où je me trouve. Pour eux, nous sommes tous des terroristes.» «La Birmanie fait tout pour que les Rohingyas restent au Bangladesh, avance Mohammed Nurul Islam, un journaliste local. Depuis deux mois, l’armée birmane consolide même la frontière.»

C’est dans ce no man’s land que vit Satara, une réfugiée de 40 ans. A «Zero Point», sa hutte est adossée à la clôture frontalière. Quand elle l’a franchie, l’armée bangladaise ne l’a pas laissée avancer plus loin. Satara vit donc littéralement «nulle part», avec 1000 autres familles piégées sur cette bande de terre. Matin et soir, elle voit les soldats birmans patrouiller. «Ils me terrifient», souffle cette femme qui a perdu son père, son mari et son fils dans les massacres. «Cette semaine, ils ont brûlé trois maisons rohingyas. Et ils ont tiré en l’air. Je crois que c’était un message pour nous dire ce qui nous attend si jamais nous revenions.»

Par Vanessa Dougnac - Le tamps (.ch) - 28 janvier 2018