Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, le Vietcong, c’est-à-dire le Front national de libération du Vietnam du Sud (FNL) profite des festivités du Têt (fête du Nouvel An vietnamien) pour lancer une offensive générale. La guerre avait véritablement débuté avec le président américain Lyndon Baines Johnson qui lance dès le 4 août 1964 les premiers raids américains sur les positions communistes au Sud-Vietnam et obtient du Congrès les pleins pouvoirs militaires pour un engagement contre le Nord-Vietnam. L’escalade a lieu. Et en 1968, on arrive à compter plus de 500 000 Américains en uniforme au Sud-Vietnam. La guerre est à son paroxysme.

C’est dans ce contexte que l’offensive vietcong a lieu. Une centaine de villes, dont Saïgon et Hué, la capitale historique de l’Annam, sont simultanément assaillies par plusieurs centaines de milliers de combattants. C’est un tournant dans la guerre. Comment Le Monde a-t-il couvert cette offensive surprise qui changera la physionomie de cette guerre ?

30-31 janvier 1968. L’offensive débute dans la nuit du 30 au 31 janvier. Le Monde détaille de façon très factuelle les villes et bases attaquées dans un article titré : « Le Vietcong attaque une série de villes et plusieurs bases américaines ».

1er février 1968. L’offensive se prolonge dans la nuit du 31 janvier au 1er février. Le Monde souligne l’intensification des combats et le fait que Saïgon, capitale du Sud-Vietnam, a été attaquée ; l’ambassade américaine, pourtant jugée imprenable, faisant l’objet de combats acharnés. Le Monde titre : « L’ambassade américaine de Saigon a été reprise, mais les combats se poursuivent en de nombreux points de la ville. L’état de siège a été proclamé dans tout le Vietnam du Sud ».

Mais Le Monde met aussi en évidence l’échec de la guerre américaine dans un article au titre explicite : « Les mythes s’effondrent ». Non seulement le Sud a été massivement attaqué mais aussi les régions dites « pacifiées » par les Américains. Et les bombardements massifs du Nord-Vietnam par les bombardiers B52 sont inefficaces.

2 février 1968. Alors que le FNL (Front national de libération) poursuit son offensive, Le Monde dans un article d’Alfred Grosser dénonce les « incompréhensions américaines ». Le chercheur, directeur de recherches à la Fondation nationale des sciences politiques, de 1956 à 1992 et chroniqueur politique au Monde de 1965 à 1994, dénonce le fait que les Etats-Unis ont opposé le Sud au Nord-Vietnam.

Or, la guerre est menée par le Vietcong contre le régime en place au Sud soutenu à bout de bras par les Américains. Plus l’offensive avance, plus le soutien des populations du Sud au Vietcong augmente. Washington doit donc changer son approche pour parvenir non à une « impossible victoire » mais à la paix.

Un autre article souligne les atteintes portées par l’offensive nord-vietnamienne au moral américain. La « guerre d’usure » menée par le général Westmoreland a échoué et l’ennemi est maintenant partout, au cœur même de Saïgon.

3 février 1968. Le Monde analyse la stratégie vietcong et montre que les Américains sont obsédés par l’encerclement de la ville de Khe Sanh assiégée. Cette ville est située dans le nord du Sud-Vietnam, à 100 kilomètres de Hué sur la côte, et au commencement de la zone montagneuse. Les Américains concentrent leurs troupes pour protéger cette ville, craignant un « Dien Bien Phu » américain. L’article est titré d’ailleurs « Le spectre de Dien Bien Phu ».

En fait, le Vietcong, habilement, a incité les Américains à se concentrer sur Khe Sanh, les conduisant ainsi à dégarnir de leurs forces les villes et bases du Sud. Ce qui a permis au Vietcong d’être en position plus favorable pour les attaquer.

5 février 1968. Dans une tribune pour Le Monde, Jean-Marie Carzou, professeur agrégé de lettres, montre les effets désastreux d’un échec américain au Vietnam et en même temps de l’impossibilité de changer de stratégie comme le suggèrent certains généraux : bombardement massif du Nord-Vietnam, invasion du Nord par les Américains… Mais l’échec américain qui se dessine risque d’affaiblir l’Europe face à la Russie.

9 février 1968. Journaliste au Monde, Jacques Amalric met en évidence les cinq leçons de deux semaines de combat :

– la capacité de l’ennemi a été fortement sous-estimée ;

– la représentativité du FNL sort grandie des dernières opérations, connues à l’avance des services de renseignement américains mais impossibles à déjouer ;

– la capacité des forces gouvernementales sud-vietnamiennes a été, une fois de plus, grossièrement surestimée ;

– le programme de pacification, souvent dévolu lui aussi aux troupes sud-vietnamiennes, est un échec flagrant ;

– le régime « démocratique » sud-vietnamien, si laborieusement mis en place par les autorités américaines, est déjà menacé par les mesures exorbitantes qu’impose la situation.

Jacques Almaric s’interroge à la fin de l’article sur la poursuite de la guerre. Les Américains vont-ils aller dans une surenchère guerrière ou bien vont-ils enfin tirer les conclusions d’une aventure de plus en plus absurde ?

Les combats se poursuivront pendant deux mois et se soldent par une importante défaite militaire du FNL et de l’armée nord-vietnamienne. Cependant, la victoire est politique et diplomatique ; l’opinion publique américaine et mondiale est retournée. Le président américain Lyndon B. Johnson annonce en mars qu’il ne se présentera pas à un second mandat. Richard Nixon, élu président des Etats-Unis le 5 novembre 1968, va amorcer la « désescalade » (retrait progressif des troupes américaines) et ouvrir à Paris les négociations de paix.

Par Edouard Pflimlin - Le Monde - 30 janvier 2018


L'offensive du Têt, clef pour la guerre du Vietnam il y a 50 ans

Il y a 50 ans, le 30 janvier 1968, veille du Nouvel an lunaire appelé Têt au Vietnam, les forces communistes nord-vietnamiennes lançaient au Sud une offensive générale surprise, qui marqua un tournant dans la guerre.

En quoi est-ce un tournant décisif ?

Malgré des pertes humaines importantes (estimées au minimum à 58.000 morts du côté des combattants nord-vietnamiens), l'avantage tactique pris lors de cette attaque surprise de dizaines de milliers de combattants a permis aux troupes du nord de reprendre plus de cent localités aux forces du sud, soutenues par les Etats-Unis.

Elle a aussi galvanisé aux Etats-Unis les partisans d'un retrait du Vietnam et a en cela marqué un tournant dans la guerre psychologique. L'année 1968 a été la plus meurtrière du conflit pour les Américains.

Ces derniers ont commis l'erreur tactique de se préparer à une attaque autour de la cuvette de Khe Sanh, au niveau de la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud Vietnam. Pendant ce temps, les troupes nord-vietnamiennes assiégeaient Saïgon et Hue, villes stratégiques.

Les soldats nord-vietnamiens, qui se limitaient jusqu'alors aux zones rurales, ont mené avec l'offensive du Têt, pour la première fois, une attaque générale, y compris dans les villes.

Mais la population du Sud-Vietnam était loin d'être tout acquise à la cause communiste. Et les combats urbains les plus sanglants et plus longs ont eu lieu à Hue, l'ancienne capitale impériale. Comment tant de troupes du Nord ont-elles pu s'infiltrer dans le Sud ?

Beaucoup de combattants ont réussi à franchir les lignes ennemies en se déguisant en civil, certains avec des vêtements de femmes ou même en se faisant passer pour des soldats du Sud.

Ils avaient réussi à dissimuler des armes sous leurs robes, dans des livraisons de nourriture, par bateau ou camion.

Les Etats-Unis avaient bien détecté des mouvements mais ils ont sous-estimé les ambitions et les capacités du Nord.

Les communistes ont par ailleurs été aidés par le réseau d'espions installés dans le Sud et notamment de nombreuses femmes, vendeuses de rue à Hue, capables de fournir des informations sur les troupes du Sud.

Qui a gagné ?

Aujourd'hui, l'offensive du Têt est célébrée comme une victoire du Nord par les héritiers du régime communiste de l'époque, toujours au pouvoir à Hanoï dans un Vietnam réunifié.

Mais ce que l'Histoire officielle passe sous silence c'est que l'offensive en elle-même, si elle a eu un impact sur le long terme, fut un échec militaire dans un premier temps.

Ce n'est qu'en avril 1975 que prendra fin la guerre du Vietnam.

Agence France Presse - 30 janvier 2018