Le sanctuaire sacré semble flotter sur l'eau. Situé sur un tertre au centre du réservoir artificiel du Baray occidental creusé à main d'homme au XIe siècle -le plus grand d'Asie avec 8km de long sur 2,5km de large- le temple du Mebon ceinture lui-même un bassin intérieur. Ce bâtiment cultuel de 100m de côté, qui appartient au célèbre complexe archéologique d'Angkor (Cambodge), est en cours de sauvetage par des équipes françaises. La mission a en effet été confiée à l'Ecole Française d'Extrême-Orient (EFEO) en coopération avec l'Autorité pour la Protection du Site et l'Aménagement de la Région d'Angkor (APSARA). Ce sauvetage du Mebon constitue un véritable défi.

Il fait suite à l'impressionnante réhabilitation, par la prestigieuse institution française, du temple-montagne du Baphuon, travail considérable mené pendant quinze ans par l’archéologue de l’EFEO Pascal Royère, disparu en 2014, dont avait rendu compte Sciences et Avenir (N°733). Maric Beaufeïst, une architecte française du patrimoine rencontrée sur les lieux en décembre 2017 par Sciences et Avenir, participe à ce nouveau challenge. L'eau est en effet partout, y compris dans les sols où elle tente en permanence d'attaquer la digue artificielle construite par l'APSARA et qui permet de travailler pendant les périodes d'inondation de février à septembre. En outre, il ne restait pratiquement rien de la superstructure du temple, construit au XIe siècle, hormis quelques-uns des douze pavillons, sortes de tours ajourées et sculptées.

Rénové pour la première fois dès 1936 -mais uniquement dans ses parties visibles et sans interventions sur les fondations- ce bâtiment sacré n’avait pas résisté à l’épreuve du temps et menaçait de nouveau de s’effondrer. La décision a alors été prise de consolider les structures, avec la volonté de remettre en valeur ce site archéologique pour lui redonner tout son éclat. Car au cœur de son bassin central, auquel on accède en empruntant une chaussée surélevée, se dressait autrefois la statue d’une des plus importantes divinités de la trinité hindouiste avec Brahma et Shiva, celle d’un colossal Vishnou couché en bronze ! (lire encadré). « Ce site est unique, explique Christophe Pottier, architecte de l'EFEO, également présent sur place. Il est lié à une véritable mise en scène de ritualisation de l’eau, un volet plus méconnu d’Angkor, moins monumental mais tout aussi majeur ».

Pour consolider définitivement le temple construit sur des soubassements de sable, les archéologues ont dû démonter les myriades de blocs de grès constituant les gradins pour installer; à l’arrière, un massif de « terre armée ». Cette technique consiste à renforcer les sols existant en les emprisonnant dans des matelas de grillages géotextiles (polyéthylène), avant d’y placer au-dessus les assises de grès taillés, pavillons et murs d’enceinte.

"C’est une restauration qui rend humble, car le plus gros du travail est situé sous la muraille de pierre, dans les entrailles du monument, et donc invisible à l’œil nu", explique Maric Beaufeïst. Ainsi, chaque matin, assistée depuis quelques mois par Marc Grillo, elle retrouve une centaine d’ouvriers et de tailleurs de pierres sur les berges du plan d'eau pour qu'ils empruntent ensemble les embarcations à moteur leur permettant de gagner le temple-îlot.

"Travailler sur un chantier où l’on a de telles difficultés d’accès ne simplifie pas les choses", confie Yves Goudineau, directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO). Tout doit être en effet acheminé depuis la rive (sable, pierres, matériel), pour ensuite être entreposé dans l’espace réduit du temple où sont déjà concentrés les blocs en phase de remontage. L’achèvement de ce chantier archéologique, un des plus importants actuellement mené par la France, est prévu en 2019.

''La statue de Vishnou

C'est en 1936 que le conservateur d’Angkor, Maurice Glaize, découvre la pièce majeure du temple du Mébon lors des premières campagnes sur le célèbre site cambodgien alors rongé par la végétation : une statue colossale d’un grand Vishnou couché en bronze. Certains éléments de cette œuvre qui mesurait 4 m de long à l'origine, sont aujourd’hui exposés au Musée National de Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Des tuyaux de bronze, exhumés lors des travaux, laissent également penser qu’un jet d’eau s’échappait du corps de la divinité indienne. Par ailleurs, des vestiges de ce qui aurait pu être un linga, pierre d’apparence phallique incarnant le dieu Shiva, semblent avoir aussi été dégagés.''

Par Bernadette Arnaud - Sciences et Avenir - 31 janvier 2018