A l’origine de ce projet, l’Autrichien Lukas Birk qui a voulu faire découvrir des archives méconnues en Birmanie.

Il y a six ans, l’artiste Lukas Birk commence à étudier l’histoire de la photographie en Birmanie. Il réalise qu’aucune recherche dans ce domaine n’a été menée jusqu’à présent, et que les images connues du pays sont principalement celles des photographes européens, pendant la période coloniale anglaise, montrant une représentation « exotique » de la Birmanie.

L’Autrichien se rend alors chez des antiquaires, dans des marchés, dans les studios photo de plusieurs villes du pays et réunit en quelques années près de 10 000 photographies, datant de 1890 à 1995 : le Myanmar Photo Archive. Plus de 200 d’entre elles sont présentées aujourd’hui au public dans le cadre de l’exposition « Burmese photographers », au Secrétariat, imposant bâtiment colonial de Rangoon où le général Aung San, le père d’Aung San Suu Kyi, a été assassiné.

« Les premiers studios photo ont été créés dans les années 1900-1910. L’esthétique était alors très similaire à la photographie coloniale, tout comme la clientèle : des Birmans très aisés, des étrangers, explique Lukas Birk. Mais cela a changé très rapidement, dès les années 20-30, quand les Birmans ont pu avoir leurs propres studios, car ils ont pu se représenter eux-mêmes plutôt que d’être représentés ».

Démocratisation de la photographie dans les années 1950

Un changement qui se confirme après la Seconde Guerre mondiale et avec l’indépendance birmane, en janvier 1948. « Dans les années 50-60, la photographie est devenue beaucoup plus répandue dans la classe moyenne du pays, suite notamment à la nationalisation » souligne Lukas Birk, montrant de la main des photographies d’identité requises par la nouvelle bureaucratie du pays.

C’est à ce moment-là aussi que se multiplient les autoportraits, que les Birmans offraient à leurs familles, amis, ou à leurs soupirants. Un geste très populaire des années 1920 à la fin des années 1970, comme le montre une section de l’exposition. Jusqu’en 1948, les petits mots qui les accompagnaient étaient écrits en anglais, la photographie restant réservée à une certaine classe sociale. A partir de 1950, les dédicaces sont rédigées en birman et en chinois.

Liberté dans l’intimité des studios photo

L’exposition « Burmese photographers » permet aussi de montrer au public une vision méconnue des années 1970 dans le pays, après le coup d’Etat militaire de 1962. « C’était une période répressive, donc beaucoup de personnes profitaient de l’opportunité d’être à l’intérieur d’un studio photo pour s’exprimer librement », raconte l’Autrichien. Sur une balustrade, plusieurs photographies de Birmans sont exposées, portant des vêtements en jean, des tenues de sport ou des mini-jupes réalisées par des couturiers copiant les tendances occidentales. Des tenues portées exclusivement dans l’intimité des studios photo.

« Cette grande liberté de création, on l’a toujours dans les années 1980 », ajoute le photographe. Pour montrer le contraste entre la réalité, et l’espace de créativité, de rêve, offert par les studios, il a choisi d’exposer des photographies en noir et blanc de manifestations historiques d’étudiants en 1988 dans le pays, réprimées dans le sang par l’armée, à côté de clichés de la même époque composés de personnes souriantes, vêtues de vêtements colorés et modernes. Ces dernières, prises par le photographe U Sann Aung, ont été réalisées en studio avec des acteurs.

Pour Lukas Birk, montrer ce type de photographies réalisées dans l’intimité des studios permet de montrer aux Birmans les souvenirs et le passé qu’ils ont en commun, et créer une conscience collective. Une conscience importante « dans un pays aussi ethniquement diversifié que la Birmanie. »

Par Sarah Bakaloglou - Radio France Internationale - 23 février 2018