«J’ai vu une région dévastée, vidée de ses habitants, des villages brûlés, d’autres rasés au bulldozer. Les champs et les récoltes sont à l’abandon. Dans les quelques villages encore habités, les gens sont terrorisés. Et partout, des policiers, des soldats, des check-points», confie à Libération une diplomate étrangère qui a participé à l’une des visites organisées par le gouvernement birman dans le nord de l’Arakan. L’ONG Human Rights Watch met ce vendredi des chiffres et des images sur les suites du nettoyage ethnique commis par la Birmanie sur sa population rohingya. «Depuis la fin de l’année 2017, le gouvernement birman a rasé au moins 55 villages, détruisant tous les bâtiments et la végétation avec du matériel lourd, détaille le rapport, des photos «avant-après» à l’appui. La plupart de ces villages font partie des 362 qui ont été partiellement ou complètement détruits par des incendies volontaires depuis le 25 août 2017. Les images satellites montrent qu’au moins deux des villages démolis étaient auparavant intacts et certainement habitables. Des centaines de maisons ont été rasées dans dix autres villages qui n’étaient que partiellement brûlés.»

Des humanitaires et journalistes empêchés d'enquêter

Sous la dictature militaire mais aussi après la transition démocratique, cette ethnie musulmane d’environ un million de personnes a été privée de la liberté de se marier, d’étudier, de faire des enfants ou de travailler, et est devenue illégale sur ses propres terres. Après l’attaque de postes de police par des rebelles, le 25 août, et des représailles d’une violence inouïe, près de 700 000 personnes ont fui au Bangladesh voisin en quelques semaines. Des milliers de témoignages de viols, massacres, pillages, incendies ont été recueillis auprès des réfugiés. Mais le gouvernement birman continue à nier toute faute, et empêche humanitaires et journalistes d’accéder à la région. Deux journalistes birmans de Reuters sont détenus et risquent 14 ans de prison pour avoir enquêté sur un massacre dans le village d’Inn Din.

Sous le prétexte d’une «lutte antiterroriste», les autorités continuent ce qu’elles appellent une «entreprise de nettoyage», et ce que l’envoyée spéciale des Nations unies en Birmanie a qualifié en janvier de «caractéristique d’un génocide». Pour Human Rights Watch, qui appelle à l’arrêt immédiat de l’entreprise de démolition, «ces villages devraient être traités comme des scènes de crime préservées jusqu’à ce que les Nations unies aient l’autorisation d’accéder à la zone et d’enquêter».

«Aung San Suu Kyi ne comprend pas l’horreur de ce qui s’est passé»

Depuis quelques semaines, la Birmanie construit à grands frais dans l’Arakan, une région riche en ressources naturelles et située stratégiquement au bord de l’océan Indien, des routes et des bâtiments pour le rapatriement des réfugiés négocié avec le Bangladesh. Ceux-ci devront passer par des camps de transit construits à la frontière, des bâtiments modulaires offerts par la Chine, alliée du pouvoir. Depuis un mois, aucun Rohingya ne s’est présenté pour suivre ce «processus de vérification», qui les traite comme des étrangers cherchant à pénétrer le territoire et non comme des habitants chassés de chez eux et qui réclament justice.

Boris Johnson, le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, qui s’est rendu en Arakan le 11 février et a ensuite rencontré la Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, a assuré que la dirigeante birmane «ne comprend pas l’échelle et la réalité de la crise, l’horreur de ce qui s’est passé, la pure dévastation». Les images satellites étudiées par Human Rights Watch viennent rappeler que le rapatriement promis par la Birmanie n’offre aucune garantie de liberté, de moyen de subsistance et de sécurité à la population rohingya, dont l'histoire est délibérément effacée. De son côté, le Bangladesh, qui accueille désormais le plus grand camp de réfugiés au monde et se trouve en pleine année électorale, a démarré des travaux sur une île alluvionnaire isolée dans la baie du Bengale pour y déplacer des centaines de milliers de Rohingyas.

Par Laurence Defranoux - Libération - 23 février 2018