Il n’en a pas l’air comme ça, mais le premier ministre du Cambodge est un homme branché. À 65 ans, dont un peu plus de la moitié (trente-trois années et un mois) au pouvoir, Hun Sen sait à quel point les réseaux sociaux sont cruciaux s’il entend prolonger l’aventure au-delà des élections générales de juillet. Les chances sont de son côté depuis que, en novembre, la Cour suprême a interdit d’activité politique, pour les cinq années à venir, le principal parti d’opposition et 118 de ses représentants.

Le combat politique lui a déjà coûté un œil, perdu au côté de la guérilla des Khmers rouges à la veille de la prise de Phnom Penh, en avril 1975. « Il tance souvent les fonctionnaires en disant que, si lui sait utiliser un smartphone, un iPad et un ordinateur, eux aussi doivent y arriver, avec leurs deux yeux », s’amuse Duong Dara, le responsable de la stratégie Facebook du chef de gouvernement.

Ce conseiller date l’engouement du premier ministre aux mois qui suivirent le dernier scrutin national, en 2013 : son parti l’avait emporté de justesse, enregistrant son pire score depuis quinze ans. L’opposition avait manifesté contre une vaste fraude électorale. Le monopole du pouvoir de Hun Sen avait alors semblé s’effriter. Le dirigeant a, depuis, résolu d’occuper le cyberespace. Le leader de l’opposition, Sam Rainsy, vit en exil à Paris depuis qu’il a été condamné par la justice cambodgienne pour diffamation pour des posts et vidéos publiés sur Facebook – verdict qu’il dénonce comme une grossière machination pour le neutraliser politiquement.

Beaucoup de fans en Inde et aux Philippines

Le 8 février, Sam Rainsy a riposté à travers une procédure, cette fois devant la justice californienne, contre l’usage que l’homme fort du Cambodge fait du réseau de Mark Zuckerberg. Il reprenait pour cela les accusations portées en 2016 par un cabinet d’étude des réseaux sociaux, Socialbakers. Ce dernier avait fait un étrange constat en passant en revue les internautes suivant le profil du premier ministre sur Facebook : seulement 55 % de ses 5 millions de followers viennent du Cambodge, alors que Hun Sen l’autocrate n’est pas particulièrement populaire à l’étranger.

Un chiffre à comparer aux 82 % de fans de Sam Rainsy vivant au Cambodge alors que lui-même est à l’étranger. Pointant les origines indienne et philippine de ces fans du premier ministre du Cambodge, l’étude concluait à un ample recours à des « fermes à clics », qui permettent artificiellement de gonfler sa popularité apparente en ligne, contre rémunération. « Nous comptons sur Facebook pour faire la lumière sur la manipulation de la technologie par le régime, a déclaré Sam Rainsy. Le peuple cambodgien et la communauté internationale ont droit à la vérité. »

Le conseiller du chef de gouvernement dément catégoriquement avoir recouru à de faux fans. « Des fermes à clics, qu’est-ce que c’est ?, demande-t-il naïvement, s’il y avait eu quoi que ce soit, Facebook ne l’aurait pas toléré », puisque le réseau social dit lutter contre les faux comptes. Il préfère qualifier l’opposant de « rigolo qui n’y connaît rien à la technologie ».

Par Harold Thibault - M le magazine du Monde - 5 mars 2018