La Birmanie est secouée par des crises politiques et sociales. Une image trouble reflétée dans les médias qui ampute pourtant une réalité où l’espoir existe pour les jeunes générations. C’est le postulat de départ de l’exposition Documenting Myanmar proposée du 9 au 24 mars à la galerie Charbon.

À travers la photographie, mais aussi des débats et des projections de films, l’exposition tente d'élargir la perception du public sur la situation du pays. Elle combine des reportages de la crise Rohingya, part large de l’actualité, avec des photographies sur la vie quotidienne du peuple birman et leurs héros des guerres anglo-birmanes.

"J’ai été frappée par le traitement de l’actualité au Myanmar. On parle du pays qu’à travers la crise des Rohyngas et de façon relativement simplifiée, constate Caroline Ha Thuc, la curatrice de l’exposition qui reconnait toutefois l’importance de cette actualité. Je trouve que l’image qu’on donne à ces événements, et du pays en général, est assez étroite. C’est pour cela que j’ai fait appel à des artistes birmans. Pour qu’ils partagent leur point de vue sur la situation de leur pays".

L’image contemporaine de la Birmanie s’est construite grâce aux clichés, diffusés mondialement, de la révolution de safran violemment réprimée en 2007. Dans un contexte de forte censure, et pour la première fois, des citoyens et des photojournalistes locaux ont réussi à percer la coquille du pays. Depuis lors, la photographie a joué un rôle essentiel pour documenter la transition politique, sociale et économique du pays. L’Art et le photojournalisme apportent une contribution fondamentale à la compréhension de cette société où la liberté de parole et les droits civils sont encore limités.

L’actualité birmane à travers un objectif

Les reportages de Minzayar Oo, un photo-journaliste de 29 ans, retracent ici l’histoire de la crise des Rohingyas et l'exploitation minière de jade dans le pays. Ce docteur a troqué son stéthoscope pour un objectif lorsqu’il a compris que l’image était aussi un moyen d’aider les gens. "Au départ j’ai acheté une caméra pour m’amuser et prendre des photos de paysages, se souvient le jeune reconverti. J’ai très vite compris qu’il s’agissait d’un réel moyen d’expression".

Dans ce pays soumis à la pression militaire Minzayar Oo doit, cependant, être vigilant. "Je suis surveillé", reconnait le reporteur qui a récemment connu la prison au Bangladesh. "Je couvrais l’actualité des Rohingyas dans ce pays et comme il est en conflit avec la Birmanie les autorités m’ont arrêté pensant que j’étais un espion", revient-il sur ses sept jours d’incarcération.

S’il est confronté aux images difficiles d’une minorité en exil, le jeune homme reste optimiste. "Pas tout est noir non plus, tempère-t-il. Les villes se développent progressivement, les jeunes générations prennent conscience de la situation de notre pays. Il y a d’ailleurs de plus en plus d’artistes".

À la recherche d’une liberté d’expression

Pour témoigner de cet essor de talents, il y a Mayco Naing. À 32 ans, la Birmane provoque des débats avec sa série Freedom From Fear dans laquelle elle utilise la photographie pour explorer la liberté d'expression dans ce contexte politique complexe. Les images ont été créées en 2014 et représentent des personnes âgées de 22 à 25 ans semi-submergées dans l’eau. "Le but était de montrer la peur des modèles, celle qui est en eux et qui les submergent, détaille l’artiste. C’est eux seuls qui ont le pouvoir de changer les choses, et donc de sortir de l’eau".

Mais en quatre ans, la liberté et le renouveau qu’incarnait la présidente Aung San Suu Kyi s’est dissipé laissant la place aux déceptions. "Si je devais refaire ce travail aujourd’hui, ce serait complètement différent, assure-t-elle. Ce serait des portraits mais très confus, car on ne sait plus où placer la peur".

"Le travail des photographes participe à la construction de l’identité collective", insiste la curatrice. Documenting Myanmar reflète ainsi le besoin des Birmans à témoigner de leur quotidien et de s'exprimer dans l'arène internationale.

Plus pessimiste que son acolyte Minzayar Oo, Mayco Naing ne mâche pas ses mots quant à la situation de son pays. "Il y avait beaucoup d’attentes avec les élections, mais Aung San Suu Kyi n’a pas le pouvoir finalement. Il est exclusivement militaire, ce qui rend les choses difficiles à changer", regrette-t-elle.

Alors qu’elle évite de s’exprimer directement sur la politique en Birmanie, à Hong Kong elle ose critiquer le régime: "Les principaux problèmes au Myanmar sont le manque de nourriture et l’éducation. À cause de cela, la majorité des gens ne sont pas conscients des abus. La justice est par exemple contrôlée par l’argent. Personnellement, j’ai eu la chance de faire de la photographie et de découvrir en nomade mon pays. Ça m’a permis d’ouvrir les yeux sur ce qu’il s’y passait". Après avoir ouvert son studio dans le district de Bahan à Yangon, et remporté le prix de la Créativité au Yangon Photo Festival, elle est partie étudier à l’École Nationale de Photographie d’Arles.

Mariage homosexuel, héros nationaux… l’autre Myanmar

Indépendance, rêves, multiethnicité, héros des guerres, visions du monde par les jeunes... Documenting Myanmar propose également des œuvres qui posent un regard différent sur Myanmar, tourné à la fois vers le passé et vers l'avenir.

"Mon envie est de présenter la Birmanie autrement, avoue Caroline Ha Thuc. Même si on parle d’un pays qui est dans un contexte compliqué en matière politique, qui est pauvre, paralysé, tout n’est pas négatif. C’est aussi pour ça que les jeunes artistes birmans veulent s’exprimer, pour sortir de cette vision exclusive voire réductrice. Ils montrent qu’il existe de l’espoir ».

Ainsi, sur un mur de la galerie sont projetés, entres autres, des clichés d’un amour homosexuel. Deux birmans célèbrent symboliquement leur mariage dans les rues de la Birmanie. Plus loin, c’est la mémoire des héros des guerres anglo-birmanes qui est mise à l’honneur.

Wah Nu et de Tun Win Aung utilisent des photographies d'archives et remettent en question la construction du passé et de ses souvenirs. Ils tentent de réécrire l'histoire, non plus du point de vue britannique, mais du point de vue birman.

Le passé et le futur d’une photographie

Selon le contexte et le temps, l'image photographique devient soit une œuvre d’art, soit une archive documentaire. L'exposition défie ce rapport à l'histoire en combinant des documentaires photographiques récents et des photographies d'archives revisitées.

Un célèbre cliché de Minzayar Oo reflète parfaitement ce phénomène. Pris en 2012, il montre le Prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi, victorieuse au lendemain des élections. Très symbolique la photo a fait le tour du monde et la couverture du International Herald Tribune.

Pourtant, à l’heure actuelle, cette gloire de la Présidente a laissé place aux critiques. Comment regarder cette photographie aujourd’hui dans un contexte si différent? "Ce sont les interrogations que je me suis posées, précise la curatrice. Je voulais questionner la valeur de l’image comme document historique et sa capacité à refléter ou pas une entité d’un pays à une époque donnée".

Par Célia Cazale - Lepetitjournal.com - 12 mars 2018