Depuis sa mort en 1916, sa dépouille – tout comme celles de sa deuxième femme et de sa première fille - demeure à Ratnagiri en Inde. Ses petits-enfants demandent son retour en Birmanie, et l’Inde commencerait même à l’envisager.

Bien avant d’être une république, la Birmanie fût en effet une monarchie, et ce du IIIème siècle avant Jésus-Christ jusqu’à la fin du XIXème siècle. Autant dire que cette très longue période revêt une importance cruciale pour le pays et ses habitants. Son dernier roi, considéré comme un demi-dieu, est encore aujourd’hui un symbole fort. Né en 1859, le roi Thibaw est le onzième représentant de la dynastie Konbaung, à la tête du royaume depuis 1752. Cette dynastie est connue pour ses volontés expansionnistes, mais aussi pour ses élans de modernité. Par exemple, saviez-vous que le kyat a été créé en 1852 par le père de Thibaw, le roi Mindon ? Ce dernier fût l’un des rois les plus populaires de la dynastie ! Le roi Thibaw, à sa suite, a régné de 1878 à 1885. Courte période, certes, mais attendez de voir le tour qu’a pris la suite de sa vie.

Les rois de Birmanie vivaient dans une opulence à peine imaginable. Leur palais à Mandalay est couvert d’or, leur trône – surélevé pour empêcher les tentatives d’assassinat – fait en teck, en pierres précieuses et en or. Ce lieu était le centre de l’univers et devait refléter la toute-puissance des rois birmans, considérés comme des êtres exceptionnels, supérieurs à tous les autres. Mais si Thibaw a bénéficié de toute cette richesse de par son rang, la suite fût quelque peu inattendue.

Car pour le roi Thibaw, le règne fût différent de celui de ses prédécesseurs. Lorsqu’il monte sur le trône en 1878 alors qu’il n’a que 19 ans, la Birmanie est sur le déclin, et a déjà perdu une grande partie de son territoire. A la suite de deux guerres contre l’Empire Britannique, remontant à 1852, le pays s’est en effet retrouvé amputé de la Basse Birmanie (région côtière du pays) et d’une grande partie de l’ouest de son territoire. Et ce sans avoir signé de traité de paix par la suite, car cela aurait signifié la reconnaissance de la perte des terres. Thibaw nourrit une véritable haine envers les Anglais, et ce désir de vengeance le pousse à se rapprocher des Français, qui lui fournissent des fusils pour moderniser l’armée birmane.

Cela a pour conséquence une tension des relations avec les Anglais, jusqu’au fatal incident de "La grande question des chaussures". Drôle de nom, pour un évènement qui causa la troisième guerre anglo-birmane. Les diplomates de la reine Victoria refusèrent en effet d’enlever leurs chaussures avant de se présenter au roi Thibaw, qui les bannit de Mandalay. La réponse des Anglais ? 11 000 soldats, qui partent à l’assaut du palais royal, et finissent par capturer le roi, son épouse la reine Supayalat et leurs deux filles, ainsi que sa deuxième épouse. C’était le 28 novembre 1885.

La famille royale est forcée à l’exil à Ratnagiri, sur la côte ouest de l’Inde, à quelques 2 600 kilomètres des premières terres birmanes. Le terme d’exil n’est ici pas à prendre à la légère : il n’y a pas de routes pour accéder au reste de l’Inde, et la mer étant agitée en période de mousson, peu de navires s’y aventurent pendant la moitié de l’année. Mais Thibaw ne se laisse pas abattre. Il vit pendant un temps grâce aux bijoux qu’il a pu emporter, et engage des locaux pour construire un palais sur son terrain de huit hectares… jusqu’à s’endetter à tel point que les Anglais le placent sous tutelle, avec un précepteur chargé de gérer ses finances. Tous les aspects de la vie de la famille étaient contrôlés par des officiers de police.

Comme vous pouvez l’imaginer, cet isolement fût également très difficile à supporter pour ses filles. Les nombreux prétendants, tous de sang impur, furent rejetés par leur père. Enfermée dans son palais, l’une d’entre elles a une relation illégitime avec un garde. Pour le plus grand malheur de toute la famille, une fille naît de ces étreintes. Ce sont dans ces conditions, très éloignées de sa vie à Mandalay, que Thibaw s’éteint en 1916, après pas moins de 30 années d’exil. Deux années plus tard, la reine Supayalat et ses quatre filles – dont deux sont nées en Inde - sont autorisées à rentrer en Birmanie. C’est à Rangoun qu’elles s’installent. La monarchie n’y est plus qu’un lointain souvenir, elles ne se sentent pas à leur place dans ce pays occupé par les Anglais. La reine Supayalat se lance rapidement dans l’entreprise désespérée du rapatriement des corps de son mari et de la deuxième reine Supayagalae, décédée peu avant son mari, mais cela ne fait qu’empirer les choses. Les Britanniques font construire un tombeau à Ratnagiri, y déplacent les deux corps, et font signer à Supayalat une déclaration assurant que ce tombeau est permanent.

La reine survit six ans à son retour en Birmanie, avant de s’éteindre à son tour, rassemblant des milliers de Birmans autour d’un hommage autant à elle, qu’à leur monarchie déchue. La fille aînée de Thibaw et Supayalat, ne reste pas non plus bien longtemps à Rangoun. Elle retourne en Inde vivre avec le père de son enfant, à peine un an après son départ de Ratnagiri. C’est là qu’elle meurt en 1947, dans la pauvreté. Ses cendres ont été conservées dans une urne dans le trésor de Ratnagiri, en attente d’une décision, qui ne fût jamais prise. Elles y sont encore, sans même avoir rejoint le tombeau de ses parents. La quatrième fille du roi Thibaw, née en Inde, se lance, tout comme sa mère, dans un grand combat. Son objectif est la restitution de toutes les richesses volées par les Anglais à la famille royale. "La princesse rebelle" établit une liste de tous les objets, et va même jusqu’à envoyer une lettre à la Société des Nations. Mais les Anglais l’empêchent d’arriver à ses fins. Ses enfants lui sont enlevés pour être placés dans un environnement des plus anglais, et elle est envoyée finir ses jours à Moulmein, isolée.

Après l’indépendance du pays, les descendants de la famille royale sont privés de leur pension. "Parfois, nous oublions que nous sommes des membres de la famille royale", va même jusqu’à confier U Soe Win, l’arrière-petit-fils du roi Thibaw, à des journalistes curieux. Leur vie est aujourd’hui dépourvue de tout privilège. La junte birmane ensuite, tente de réécrire l’histoire de Thibaw, de le faire passer pour un souverain alcoolique et sanguinaire, version toujours présente dans les mentalités d’un grand nombre de personnes. Le nom de Thibaw n’est présent que dans très peu de livres d’Histoire, et sa faiblesse est alors décrite comme la cause de la chute de la monarchie. Mais heureusement, les choses changent.

En 1993, les descendants de la famille royale ont pu pour la première fois effectuer un voyage vers Ratnagiri sur les traces de leurs ancêtres, afin notamment d’effectuer les rituels funéraires. En 2012, une délégation du gouvernement birman s’est rendue à Ratnagiri pour un hommage au roi Thibaw. De même en 2016, suite à la création du gouvernement civil birman, plusieurs officiels birmans dont le chef de l’armée, le général Min Aung, se sont recueillis sur sa tombe en compagnie des descendants. La même année, le Premier ministre indien Manmohan Singh vient en visite en Birmanie. U Soe Win profite de cette occasion pour lui envoyer une lettre au nom de tous les membres de sa famille, afin de rapatrier le corps, toujours sans résultat.

Ces différents évènements sont certes une avancée, mais pas une fin en soi. Le chemin est encore long : la restitution des dépouilles ne semble être une priorité ni pour l’Inde, ni même pour la Birmanie. Mais qui sait, peut-être la question se règlera-t-elle par surprise, lorsque l’on s’y attendra le moins. Et alors, attendez-vous à des célébrations d’une ampleur extraordinaire, à des hommages dans tout le pays au dernier roi de Birmanie enfin autorisé à rentrer chez lui.

Par Marie-Sophie Villin - Lepetitjournal.com - 22 mars 2018