Le précédent, U Htin Kyaw, a démissionné le 21 mars dernier. Le fidèle d’Aung San Suu Kyi devrait laisser la place à un autre allié proche de la « Dame de Rangoun ». A la différence qu’il pourrait être à la fois moins transparent et moins soumis. Ce qui ne serait pas du luxe pour celle qui est de facto Première ministre, tant elle semble éreintée après deux années de pouvoir.

Au printemps 2008, il y a tout juste une décennie, un cataclysme majeur s’abattait sur l’ouest de la Birmanie, dans la région du delta de l’Irrawaddy. Le violent cyclone Nargis emportait dans son déferlement de violence plus de 180 000 vies, semant la destruction et le chaos dans ce périmètre régional déjà guère choyé par les autorités (martiales) de l’époque.

Au printemps 2018, dix ans plus tard, alors que les hommes en uniforme ont officiellement opéré un léger retrait* de la vie politique, l’événement marquant de cet entame printanière n’a rien de violent ni de traumatisant. Le 21 mars, le chef de l’État en exercice, le fort discret U Htin Kyaw, en poste depuis moins de deux ans, annonçait sa démission avec effet immédiat, justifiant son départ sans préavis par des raisons associant son état de santé, son envie de se projeter hors de la scène politique, et son état civil – 72 ans en juillet prochain.

Cette démission en catimini ne constitue pas un cataclysme en soi. Depuis son entrée en fonction en avril 2016, ce compagnon de route d’Aung San Suu Kyi nourrissait des appétences politiques personnelles minimales et une fidélité optimale aux idées et projet de « The Lady ». Il concevait ses fonctions présidentielles sur un mode restreint, strictement protocolaire, non politique. Un script convenant en tous points à La Dame… Privée* par certaines dispositions de la Constitution (art 59 f**) de la possibilité d’exercer la fonction présidentielle, Aung San Suu Kyi avait annoncé qu’elle passerait outre ces écueils textuels chers aux généraux et s’accommoderait quoi qu’il en soit de ces contingences. Notamment en nommant à la présidence une personne de confiance dénuée de toute ambition, et en exerçant l’autorité depuis les portefeuilles combinés de Conseillère d’État (une création administrative sur mesure pour ASSK) et de ministre des Affaires étrangères.

Cette formule présentait jusqu’alors quelque avantage pour la Dame et son projet politique, mais également un certain nombre de limites : au premier rang desquelles une hyperconcentration du processus de décision (hors domaines – et ils sont nombreux… – relevant du ressort exclusif de l’armée) dans les mains d’Aung San Suu Kyi, dont on ne présente plus les tendances marquées au « micromanagement ». Cette trame de gouvernance s’est révélée éprouvante intellectuellement mais également physiquement pour celle qui est déjà septuagénaire*. Par ailleurs, la « Dame de Rangoun » se trouve offerte depuis l’été dernier aux assauts répétés d’une communauté internationale ulcérée par sa « discrétion » sur la question de l’Arakan et du sort des Rohingyas** réfugiés au Bangladesh. Elle lui retire progressivement tout crédit. De l’ONU aux capitales occidentales en passant par le monde musulman ou diverses personnalités internationales emblématiques, cela varie de la critique sévère à l’appel à rendre ses titres honorifiques.

Ce mercredi 28 mars, le Parlement birman devrait désigner* le successeur d’U Htin Kyaw à la tête de l’État : il s’agit du président démissionnaire de l’Assemblée nationale, U Win Myint, une des rares personnalités séniores de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) à qui ASSK avait confié des responsabilités politiques nationales voilà deux ans… Le futur chef de l’État jouit d’un crédit certain dans la LND, de par ses trois décennies d’engagement politique au profit de la démocratie**, de ses mandats de parlementaire***, de sa relative modestie et discrétion (deux points forts pour qui entend œuvrer sur le long terme près de La Dame…), enfin, pour son bilan au perchoir de l’Assemblée nationale, où il fit montre d’un savoir-faire et d’une autorité manifestes, notamment lors de ses échanges avec les hommes en uniformes, qui occupent hors de tous scrutins un quart des sièges dans l’hémicycle.

Les observateurs de la scène politique birmane pointent du doigt quelques différences majeures entre le 9ème et le 10ème président birman. Si U Htin Kyaw acceptait sans sourciller et pour plaire à ASSK d’occuper sans bruit ni appétence particulière le poste de chef de l’État, son successeur, au tempérament politique plus prononcé et à l’humeur plus engagée, se prêterait par nature et conviction personnelle moins volontiers à l’exercice, sans pour autant se mettre en porte-à-faux avec Suu Kyi. Les militaires, avec qui U Win Myint eut quelques mots dans ses fonctions au perchoir, pourraient par ailleurs s’émouvoir de sa promotion à la tête de l’État. En particulier si la patronne de la LND décidait de se désinvestir partiellement de ses prérogatives exorbitantes du moment – d’autant plus lourdes à assumer en ces temps difficiles tant au niveau domestique qu’extérieur. Elle les reventilerait alors vers la présidence, au profit d’une personnalité a priori susceptible d’en assumer le coût (politique, nerveux, humain) et d’en assurer l’exécution. Cette orientation à court terme est probable pour une administration LND déjà éprouvée après deux années au pouvoir, malmenée par une armée s’employant à préserver son autonomie et autorité, éreintée par les incidences (intérieures et externes) de la crise en Arakan. La préparation des élections générales en 2020 tout comme la nécessité d’impulser une dynamique nouvelle, plus en phase avec les attentes loin d’être satisfaites de la population, voilà autant d’éléments qui plaident en faveur du redimensionnement attendu de la fonction présidentielle.

Lors de divers entretiens menés récemment en Europe, en Asie et en Amérique du Nord par l’auteur de cette tribune auprès de personnalités birmanes œuvrant ou ayant œuvré au contact de La Dame de Rangoun, il est apparu que cette personnalité hors norme mais toutefois humaine semblait dernièrement accuser le coup, ployant quelque peu sous le poids conjugué des fardeaux intérieurs* et extérieurs, sans pour autant rompre. Or le calendrier chargé des trente prochains mois jusqu’aux prochaines élections générales fin 2020 ne va guère alléger la charge de travail, d’énergie et d’émotion requises pour affronter les diverses tempêtes à venir. Il parait tout aussi évident qu’attendre dans ce laps de temps de l’influente institution militaire une coopération pleine et entière relève de la vue de l’esprit… Toute indispensable et courageuse soit-elle, l’opiniâtre mais frêle septuagénaire autrefois assignée à résidence une quinzaine d’années durant sur le bord du lac Inya à Rangoun, ne doit en aucun cas s’imaginer être l’alpha et l’oméga de la complexe équation nationale birmane du moment.

Mener à bien la transition démocratique engagée depuis 2010 et parvenir à une paix nationale, voilà les deux facettes d’un projet national plus grand et plus noble que la préservation de l’égo d’Aung san Suu Kyi. Pour le réaliser, il est grand temps que The Lady accepte, tout en demeurant engagée, présente dans l’épicentre de ce chapitre tortueux de l’histoire nationale, le principe d’un partage progressif et équilibré des responsabilités politiques. Qu’elle intègre l’idée d’une discussion saine et constructive, d’un débat équitable avec ses lieutenants et conseillers, soit l’image d’une Birmanie post-junte non-dépendante des inspirations et certitudes de sa citoyenne la plus connue au monde. Le bon sens et l’intelligence que l’on prête à cette infatigable figure de proue d’un pays plus civil que martial ne seront assurément guère de trop pour parvenir au résultat escompté.

Par Olivier Guillard - Asialyst - 27 mars 2018