Le mois dernier, un documentaire dédié à la résurrection du bokator a ainsi été présenté lors du Festival international du film dans la capitale Phnom Penh.

Les cheveux de Sam Kim Sean ont blanchi depuis que les premières images du documentaire ont été tournées. Il se trouve au centre de Surviving Bokator, qui retrace le combat de ce grand maître et de ses élèves pour faire renaître l’art martial cambodgien.

« Quand on me voit pleurer dans le film, c’est de la vraie tristesse. C’étaient des temps difficiles pour moi, se rappelle ce survivant du régime des Khmers rouges au soir de la première au Festival international du film au Cambodge (CIFF). Mais aujourd’hui, je pleure de joie parce que mon rêve est devenu réalité. Nous livrons au monde mon histoire et celle du bokator ».

Depuis son retour au pays au début des années 2000, Sam Kim Sean, krama d’or de bokator, n’a de cesse de reconstruire une fédération pour pérenniser des techniques plus que millénaires. Le Cambodge est le berceau du kun khmer, la « boxe khmère » dont est issue la boxe thaïlandaise, mais également de l’art martial appelé bokator. Né au IIIe siècle, il allie des techniques de boxe, de lutte, de défense et de combat avec lames ou bâtons.

La discipline, dont les gravures de combattants ornent les bas-reliefs des célèbres temples d’Angkor, est utilisée par l’Empire khmer et aurait pu disparaître avec lui au XIIIe siècle. Elle a également été menacée sous le régime des Khmers rouges dans les années 1970, alors que les pratiquants de cet art martial, considérés trop dangereux par le Kampuchéa démocratique, étaient traqués et éliminés.

La préservation ou la restauration du patrimoine est un sujet récurrent dans l’actualité culturelle cambodgienne. Près de 40 ans après la chute du régime des Khmers rouges et 27 ans après les accords de paix de Paris, le pays cherche un équilibre entre sa reconstruction identitaire et un développement rapide. Si le ballet royal du Cambodge ou le théâtre d’ombres sont désormais inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, le dossier du bokator est, lui, toujours à l’étude.

Difficile renaissance

Les réalisateurs canadiens Mark Bochsler et Sandra Leuba ont voyagé à plusieurs reprises en Asie du Sud-Est avant d’entendre parler de la résurrection du bokator, portée par le charismatique grand maître Sam Kim Sean. « Ce n’est pas une histoire originale dans le contexte cambodgien mais j’ai été fasciné par le fait qu’on parle d’un art martial. Je n’avais jamais pensé que cela puisse s’inscrire dans un patrimoine culturel, se souvient Mark Bochsler. Mais j’ai pensé : la Thaïlande a son propre art martial tout comme la Chine, le Japon, la Corée... Et au Cambodge alors ? »

Mark et Sandra rencontrent Sam Kim Sean et ses élèves à Phnom Penh et commencent à tourner le documentaire sur leurs fonds personnels en 2010. Le grand maître dispose alors de maigres moyens financiers et institutionnels pour faire reconnaître son art au Cambodge mais aussi dans le monde. Sam Kim Sean raconte : « Personne ne connaissait le bokator quand j’ai commencé. Pas même notre propre peuple. Même au-dessus de 70 ans, les gens n’en connaissaient que le nom ».

Le documentaire aurait pu s’achever avec la première participation d’une délégation de combattants à une compétition d’arts martiaux en Corée du Sud en 2011, synonyme d’un début de reconnaissance. Le tournage ne devait durer qu’un an ou deux. Il s’étalera sur cinq ans, jusqu’en 2015, au cours desquels le documentaire prend une autre tournure. Le contexte financier ne s’améliore pas et, en parallèle, les premiers élèves du grand maître commencent à voler de leurs propres ailes malgré sa désapprobation… jusqu’à la dispute avec certains.

Nouvelle génération

En suivant ce destin collectif, le film dépasse le sujet de la renaissance culturelle portée par quelques individus pour finalement parler d’un phénomène de société dans un pays où près de 70% de la population a moins de trente ans.

« On sent une réelle envie de changement, de création, d’être visionnaire chez les jeunes Cambodgiens, décrypte Mark Bochsler. Malgré les bonnes intentions des anciens qui souhaitent préserver les traditions, je crois que cela n’est pas une surprise que les jeunes veuillent les adopter tout en les adaptant à leur manière ».

L’avant-première à Phnom Penh de Surviving Bokator, début mars, était une surprise pour les personnes qui apparaissaient dans le documentaire. Sam Kim Sean et ses élèves se découvraient pour la première fois sur l’écran du théâtre Chaktomuk avec leurs rêves, leurs difficultés, leurs victoires ou leurs conflits.

Sam Tharoth fond en larmes face à l’audience, vite soutenue par son amie Eng Sou Mala. Tharoth est la seule à avoir vu le documentaire auparavant aux Etats-Unis lors d’une projection-test. « Je pensais moins pleurer au CIFF, mais c’était tout aussi émouvant, sourit-elle après coup. Je me dis que c’était le bon vieux temps mais on luttait tellement pour ressusciter le bokator. Entendre mon maître dire des choses qu’il ne nous avait jamais dites ou voir tout notre travail m’émeut beaucoup. Il s’est passé tellement de choses depuis ».

La jeune femme déterminée du documentaire est aujourd’hui la première combattante de MMA (arts martiaux mixtes) au Cambodge et a entamé une carrière d’actrice prometteuse. L’an dernier, elle a joué dans le film D’abord, ils ont tué mon père d’Angelina Jolie ou Jailbreak, film d’action cambodgien à succès.

Au lendemain de la première à Chaktomuk, le film était projeté en plein air sur Diamond Island, un projet immobilier qui entend incarner le Cambodge moderne. En retrait du public installé sur des bâches en plastique, Ung Darith s’est assis à côté de Sam Kim Sean. Le jeune homme entraîne désormais des jeunes de l’équipe nationale de bokator à Phnom Penh et se plaint à son tour, un peu, de ses élèves.

Pour ces combattants désormais réconciliés et motivés par la même cause, le film de Mark et Sandra pourrait être un support supplémentaire pour aider à la reconnaissance de cet art martial sauvé de justesse de la disparition. Pour d’autres, il pourrait être un outil de discussion entre générations cambodgiennes. Réalisé en anglais, diffusé pour la première fois à Phnom Penh, le film doit désormais faire le tour du monde mais devrait revenir au Cambodge, sous-titré en khmer cette fois.

Par Juliette Buchez - Radio France Internationale - 6 avril 2018