« Ten Years Thailand », un film omnibus composé de quatre films (dont le moyen métrage de la Palme d’or de 2010, Apichatpong Weerasethakul), a été présenté en sélection officielle au Festival de Cannes. Entretien avec deux des quatre cinéastes qui partagent le même enthousiasme pour le cinéma, mais n’ont pas le même avis sur le futur de leur pays.

Ten Years Thailand est un film à la fois utopique et dystopique, contribuant à mieux comprendre la situation actuelle de la Thaïlande, une monarchie constitutionnelle de 68 millions d’habitants, un pays frappé par une vingtaine de coups d’État depuis l’instauration de la démocratie en 1932. Cet État autoritaire où les droits de l’homme sont sérieusement menacés, mais où le soutien du gouvernement au cinéma bat actuellement son plein, est gouverné par une junte militaire. Entretien avec Chulayarnnon Siriphol, 32 ans, artiste et réalisateur de Planetarium, et Aditya Assarat, 46 ans, producteur de film et réalisateur de Sunset.

RFI : Avant de parler de l’avenir, comment était la Thaïlande que vous avez connue, il y a dix ans ?

Chulayarnnon Siriphol : Il y a dix ans, il y avait un grand conflit politique, après le coup d’État en 2006. Il y avait un combat entre les groupes pro-démocratique et les groupes pro-monarchistes. La grande question de ces derniers dix ans en Thaïlande est de savoir si la démocratie est une bonne chose pour Thaïlande ou si on a besoin d’un autre système politique comme la monarchie. Ma carrière en tant que cinéaste a commencé en 2004, avec un court métrage. Au début, j’ai travaillé surtout sur des sujets personnels comme l’histoire de ma famille. Après les conflits de 2008 et 2009, j’ai commencé à faire aussi des films sur des sujets politiques.

RFI : Quel était le but du projet Ten Years Thailand ?

Aditya Assarat : Ten Years Thailand est un projet où quatre cinéastes font des courts métrages pour imaginer le sort de leur pays dans dix ans. En Thaïlande, nous avons vécu ces derniers dix ans une époque avec beaucoup de conflits politiques. Donc, c’est une bonne occasion d’en parler.

Dans Planetarium, à quoi ressemble la Thaïlande dans dix ans ?

Chulayarnnon Siriphol : Ma prévision du futur est assez pessimiste. Dans Planetarium, je décris un monde de communication complètement centralisé et contrôlé entre le gouvernement et le peuple. Dans le film apparait un ministère de VHS, comme les anciennes cassettes vidéo des années 1980. Ce ministère est en charge de contrôler les images et les informations perçues par le peuple.

Votre film est intitulé Sunset, « Coucher de soleil », et non pas « Lever de soleil ». Est-ce que vous êtes pessimiste concernant l’avenir de la Thaïlande ?

Aditya Assarat : Non, Sunset est juste le titre, parce que le point culminant de mon film se déroule lors d’un coucher de soleil. Sinon, je reste optimiste. Ces derniers dix ans, les choses ne se sont pas très bien passées, il y avait beaucoup de conflits, un coup d’État. Aujourd’hui, on vit dans une dictature militaire, donc la situation n’est pas normale. Mais j’ai confiance que les Thaïlandais vont choisir les choses justes pour le futur.

Dans Planetarium, on se retrouve dans un monde totalitaire où les êtres humains apparaissent comme des figurines Playmobil, comme des êtres clonés.

Chulayarnnon Siriphol : Le pouvoir en place pourra regarder à l’intérieur des cerveaux et fera en sorte que tout le monde pense la même chose.

L’histoire de Sunset se déroule dans une exposition d’art contemporain critiquée et censurée par les militaires à cause de photos montrant des scènes tout à fait banales de la vie quotidienne en Thaïlande. Donc, montrer la simple réalité peut déranger certains en Thaïlande ?

Aditya Assarat : Oui, et la censure est souvent utilisée comme une arme, un outil au service de celui qui est au pouvoir. Les gens qui font la censure disent toujours la même chose : n’ayez pas peur, nous ne faisons rien de mal. Dans le film, j’essaie de démontrer qu’il y a beaucoup d’opinions sur une seule chose. Et à la fin, la censure fixe toujours des limites à la liberté et à la vie des gens. Dans le film, les photographies montrent des choses très simples : un policier qui pleure, une fille qui rigole devant un monument, etc. Dans mon film, je ne dis pas qui est bon ou mauvais, mais je tente de montrer que le système de la censure détruit plus ou moins tout le monde, les artistes, mais aussi le soldat dans le film. Donc, c’est le système qui est mauvais et non pas les gens.

Selon vous, à quoi ressemblera la Thaïlande en 2028 ?

Chulayarnnon Siriphol : Le style de mon film est très scientifique, futuriste, mais très imprégné de l’esthétique du futurisme des années 1980 et du début des années 1990. Dans ma jeunesse, j’ai grandi avec les cassettes vidéo et les cassettes VHS. Le monde était encore dans le mode analogue, très centralisé. Avec internet, il y avait plus de liberté, mais je pense que dans les prochains dix ans, on va revenir au passé où tout pouvait encore être contrôlé. Pour cela, j’ai utilisé l’esthétique des années 1980 dans ce film : l’animation en 3D est très colorée, en style psychédélique.

Dans Sunset, vous soulignez le pouvoir de l’art en montrant le soldat qui commence à douter des ordres qu’il reçoit.

Aditya Assarat : Je voulais montrer la situation à travers des yeux du chauffeur militaire. C’est le plus jeune parmi les soldats. Peut-être, il ne sait même pas ce qui se passe. Beaucoup de gens ne sont pas au courant de ce genre de choses, et ils ne veulent même pas savoir. Dans le film on s’aperçoit qu’il ressent quelque chose sans savoir de quoi il s’agit. Mais, à la fin, au coucher de soleil, la fille qu’il aime est vraiment belle dans cette lumière et il souhaite la prendre en photo. Donc, il est lui-même en train de créer une œuvre d’art. On ne peut jamais arrêter les gens de créer des œuvres d’art.

En tant que réalisateur thaïlandais, quelle est aujourd’hui la situation pour tourner des films ?

Chulayarnnon Siriphol : Aujourd’hui, nous avons une censure, des interdictions. Pour moi, ce n’est pas juste de contrôler les réalisateurs, parce que je crois que le devoir de l’artiste et du réalisateur est de poser des questions et de montrer dans quelle société nous vivons. Avoir une censure n’est pas bonne pour les cinéastes ni pour la société thaïlandaise.

Aditya Assarat : En Thaïlande, il y a toujours une sorte d’autocensure. On n’agit pas dans une liberté totale. Il y a beaucoup de conflits en Thaïlande. Il y a deux camps opposés, un peu comme les républicains et les démocrates aux États-Unis. En Thaïlande, ce sont les jaunes et les rouges. Ce clivage de la société en deux camps opposés fait en sorte que les gens se disputent et combattent : des amis arrêtent d’être amis, il y a des membres d’une famille qui ne se parlent plus, parce que les uns croient aux jaunes et les autres aux rouges. En tant qu’artiste, tu crois peut-être en rouge ou en jaune, mais tu ne peux pas dire ce que tu veux vraiment dire, parce que l’autre côté va vous attaquer. Et si tu le dis, il y aura des conséquences.

Tout au début, Ten Years Thailand cite George Orwell : « Celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé. »

Chulayarnnon Siriphol : Cette citation m’aide à réaliser comment on peut aller dans le futur. On doit apprendre du passé.

Dans le film, vous imaginez la situation de la Thaïlande dans dix ans. Comment était pour vous la situation il y a dix ans ?

Aditya Assarat : C’est difficile à dire, mais je pense que le pays s’est beaucoup polarisé, un peu comme les États-Unis et même l’Europe : il y a un clivage de plus en plus grand entre la gauche et la droite. Quand nous allons montrer ce film en Thaïlande, les uns vont l’adorer, les autres vont le détester. Et encore plus étonnant : il y aura des gens qui vont l’aimer sans l’avoir vu et d’autres vont le détester sans l’avoir vu. Donc, aujourd’hui, mon travail artistique existe dans un monde plus polarisé.

Parmi les quatre films de Ten Years Thailand, quels sont les points communs et les points divergents ?

Chulayarnnon Siriphol : Je parle de la dictature et du pouvoir centralisé. C’est comparable au sujet du premier film, Sunset, où le militaire enlève une photographie dans une exposition d’art contemporain. Ce qui est différent, c’est le style. Les quatre courts métrages reflètent quatre personnalités différentes.

Ten Years Thailand, quatre cinéastes thaïlandais s’imaginent le futur de leur pays : Sunset, d’Aditya Assarat ; Catopia, de Wisit Sasanatieng ; Planetarium, de Chulayarnnon Siripol ; Song of the City, d’Apichatpong Weerasethakul. La première mondiale a eu lieu en séance spéciale dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2018.

Par Siegfried Forster - Radio France Internationale - 24 mai 2018