Les célébrations du trentenaire débuteront le 19 juin dans les principaux sanctuaires catholiques du pays. En amont des festivités, Philippe Papin, spécialiste du Vietnam, historien et romancier, revient sur le rôle du catholicisme dans l’histoire du pays au micro de Louis-Auxile Maillard (extraits de l’émission Orient Extrême, en partenariat avec Radio Notre Dame).

Philippe Papin : Le Vietnam, il faut le rappeler, c’est aujourd’hui près de cent millions d’habitants. C’est donc devenu un grand pays. Au début du XXe siècle, l’Indochine tout entière, c’est-à-dire le Vietnam, le Laos et le Cambodge, comprenait treize millions d’habitants. C’est un pays qui monte, et qui se trouve à « l’angle de l’Asie » comme on dit, entre Extrême Orient, Chine, Japon, Corée et Asie du Sud-Est… C’est aussi un pays qui a intégré les instances diplomatiques régionales existantes en Asie du Sud-Est, même s’il s’agit quand même de l’un des derniers pays communistes. Les questions humanitaires, relevant des Droits de l’Homme, sont donc évidemment toujours d’actualité. Malgré tout, il faut noter une nette évolution ces vingt dernières années, avec de grands progrès pour la liberté d’expression et la vie quotidienne des gens. Car j’ai connu un Vietnam beaucoup plus dur.

Vous avez publié dernièrement, aux éditions des Belles Lettres, Les Fraternités. Pouvez-vous nous en parler ? Le personnage principal de mon roman est un Français d’origine juive qui vit dans le Hanoï colonial. Il va, en 1945, passer en quelque sorte à « l’ennemi », c’est-à-dire du côté des résistants vietnamiens qui se soulèvent contre le retour des Français. C’est donc l’itinéraire d’un colon français, mais finalement Indochinois, parce qu’il a toujours vécu là-bas et qu’il est né là-bas. Après 1945, il défend son pays, qui est pour lui l’Indochine. Il va donc passer du côté communiste, et il va finir par se faire expulser dans la grande vague de maoïsation du régime, durant les années cinquante. Ce roman est un moyen de parler de cette période très compliquée de l’histoire de l’Indochine. C’est peut-être la tranche d’histoire la moins étudiée et la plus douloureuse pour tout le monde. Pour les Français, évidemment, on se rappelle de Dien Bien Phu, des prisonniers… Mais pour les Vietnamiens, il y a eu la réforme agraire, une sorte de mise au pas généralisée de la société qui a été très douloureuse mais qui reste très mal connue, parce qu’il n’y a pas de sources. Si on veut pouvoir en parler, il faut donc passer par d’autres méthodes.

Quelles relations les missionnaires ont-ils pu perpétuer avec l’actuel État Vietnamien ? Les relations diplomatiques ont repris récemment. En 2007, un épisode très compliqué a été un peu l’élément déclencheur. Une grande manifestation des catholiques a en effet éclaté à Tai Ha, un quartier de Hanoï où l’État avait spolié les catholiques d’une terre. Il voulait détruire l’ancienne nonciature et construire un supermarché. Les catholiques se sont donc soulevés, et c’est peut-être le premier grand soulèvement populaire dans la vie communiste de Hanoï. C’était très étonnant. Je m’en souviens parce que j’étais là, et les Vietnamiens bouddhistes ou non catholiques ont regardé cette affaire avec beaucoup d’admiration. Et de fait, ils ont obtenu gain de cause. C’était très étonnant.

Du côté des relations interétatiques, quel héritage a-t-on gardé de la colonisation ? Avec le temps qui passe, la France perd du terrain. Les Vietnamiens ont un « désir d’Amérique », comme tous les peuples du monde, et ce n’est pas nouveau… Parfois, la France apparaît davantage comme le monde d’hier que le monde de demain. C’est d’ailleurs un défi diplomatique, présenter une France un peu plus moderne. Mais la concurrence est rude, et c’est logique. Le Vietnam se réintègre dans sa région, et développe des coopérations avec la Chine, le Japon, la Corée, la Thaïlande… Rien de plus normal.

Au niveau régional, le Vietnam est un acteur important ? Oui, même s’il est parfois un peu mis sur la touche. Le Vietnam apparaît parfois comme le client de la Chine. Donc on préfère parler au « maître ». Ce positionnement est très ennuyeux et très compliqué, même en interne. D’ailleurs, beaucoup de Vietnamiens accusent le parti communiste vietnamien de trop suivre la Chine.

Vous avez parlé, dans votre dernier roman, de l’histoire des catholiques au Vietnam ? Oui, il s’agit de l’épisode de 1954, lors de l’indépendance du Vietnam. Quand les accords de Genève ont été signés en juillet 1954, la population, dans le traité de paix, avait le choix de rester dans le nord communiste ou de partir vers le sud. Tous les catholiques ont donc décidé de partir. Près d’un million de catholiques sont partis, un peu à la manière des « boat people ». Les catholiques vietnamiens étaient des pauvres gens, venant de provinces marginales dans le delta du fleuve rouge. Ils représentaient entre 7 et 10 % de la population. Mais dans ces régions-là, il pouvait y avoir jusqu’à 90 % de catholiques. Des poches entières de catholiques, des pécheurs et des pauvres gens ont d’abord voulu prendre le train. Quand les communistes ont bloqué le mouvement, ils ont pris le bateau.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir du pays ? Oui, il y a un effet de génération. Il y a une élite « à l’ancienne » qui a encore besoin d’un peu de temps pour s’enrichir. Une fois qu’elle se sera enrichie, elle créera un État de droit pour protéger les droits qu’elle aura acquis. Après tout, c’est ce qui s’est passé à la fin de la Révolution française ! C’est ce qu’on appelle l’épisode thermidorien : des révolutionnaires comme Barras se sont dit, une fois enrichis, qu’un état de droit, c’est quand même très bien pour garantir leurs propriétés ! C’est une évolution classique, qui ne concerne pas que les communistes. Le problème des épisodes révolutionnaires, c’est d’en sortir. Il faut donc qu’une élite ait intérêt à en sortir. En tout cas, je souhaite aux Vietnamiens le meilleur. Ils le méritent.

Agence Eglise d'Asie - 12 juin 2018