Les Anglais ont apporté au Monde une langue presqu’universelle, le sport moderne et une multitude d’épaves. La langue s’entend partout, les épaves se rencontrent des fonds de l’Atlantique aux bars de Phuket ou Pattaya, le sport règne en maître sur les loisirs planétaires. Au Myanmar, le football est donc arrivé avec le Britannique Sir. J. George Scott, en 1879, avant même l’annexion totale de 1886. Il faut toutefois attendre 1947 pour que la Fédération nationale soit créée et que le premier "Championnat national" se tienne, en 1952. Cette même année, la fédération rejoint la Fédération internationale de Football (FIFA). En 1954, elle participe à la création de l’AFC, l’organisation régionale asiatique dont l’équivalent européen est l’UEFA.

Commence alors un âge d’or du football birman. Entre 1961 et 1971, l’équipe des moins de 19 ans remporte 7 titres de champions d’Asie, une place de finaliste et deux médailles de bronzes. Quant à l’équipe nationale, dont le surnom est "les Anges blancs", elle gagne 5 titres d’affilé aux Jeux d’Asie du Sud-Est de 1965 à 1973, remporte le titre aux Jeux Asiatiques de 1966 et 1970 et termine deuxième du Championnat d’Asie de 1968, derrière l’Iran. Point d’orgue, la Birmanie – pas encore le Myanmar – se qualifie pour les Jeux Olympiques de Munich de 1972, dont elle rapporte la médaille… du Fair Play, sans démériter sur le plan sportif (Défaite 1-0 contre l’URSS et contre le Mexique, victoire 2-0 contre le Soudan). C’est l’époque de Guan Shein, Ba Pu, Aye Maung Gyi, Yan Aung Win et surtout de Suk Bahadur, le "Pelé birman", excusez du peu ! Buteur, ailier ou avant-centre, athlète complet (il a aussi brillé en tennis et il courait le 100 m en 11 secondes…) ce Gurkha natif de l’Etat de Shan demeure un mythe national reconnu comme le meilleur footballeur birman de tous les temps.

Rapidement après la création du championnat, les clubs locaux disparaissent pour faire place à des équipes corporatistes soutenues par des ministères. La "construction" est l’équipe phare durant quelques années, concurrencée par "Economie/Finance" ; "Défense" n’est bien sûr jamais loin et domine aussi régulièrement, surtout après le coup d’état de 1962. C’est d’ailleurs dans cette équipe que Suk Bahadur fera sa carrière, de 1952 à 1970.

Toutes les bonnes choses ayant une fin (sauf les saucisses qui en ont deux, ajoutent les Allemands), les transformations de la Birmanie suite à la prise de pouvoir par Ne Win finissent par désorganiser la fédération nationale et le football birman dans son ensemble. De 1964 à 1974, le président de la fédération est… un lieutenant-colonel (Kyaw Sein Tun) ; entre 1977 et 1978, un lieutenant-colonel (Hla Htwe) ; de 1976 à 1977, Khin Maung Gyi… un colonel ; de 1980 à 1984, Kyaw Sein Tun à nouveau, promu colonel… Entre 1965 et 2004, 8 officiers supérieurs se succèdent avec parfois de très brefs intervalles civils à la tête de l’institution majeure du football birman. Et comme le sport n’est pas la guerre, les résultats sont affligeants, le Myanmar essuyant défaite sur défaite ou se retirant de la plupart des compétitions internationales entre 1973 et 2007. En 2007, pour leur première tentative de qualification à la Coupe du Monde, les joueurs en tenue rouge sont humiliés par les Chinois, perdant leurs deux matches 7-0 et 4-0.

Les alentours des années 10 marque le renouveau. En 2009, un championnat de 8 clubs locaux en Première division revient (aujourd’hui ils sont 12), où Yadanarbon, Shan United et Yangon United se dispute régulièrement la première place. Shan United est l’actuel tenant, le club de Mandalay détient 4 titres, tout comme celui de Yangon, pour l’instant leader du championnat 2018. Au plan international, l’arrivée de l’Allemand Gerd Zeise à la tête des équipes de jeunes lui permet de restructurer la formation des joueurs. Ce travail de fond porte ses fruits : les -19 ans atteignent les demi-finales du Championnat d’Asie en 2014 et les -20 ans parviennent au Graal en 2015 avec la toute première qualification d’une équipe birmane pour une Coupe du Monde. Un exploit, même si leur catégorie est moins relevée que celle des séniors. Et s’il faut savoir raison garder – cette même année 2015 les -20 ans encaissent la plus large défaite de leur histoire, 6-0 contre la Serbie, et les -23 ans les imitent, contre le Japon cette fois, 9-0 ! – les progrès sont suffisants pour que l’entraineur allemand prennent en main la destinée des Anges Blancs en octobre 2015. Trois ans plus tard, il quitte son poste après une déroute 5-1 contre le Kirghizstan en matche de qualification pour le championnat d’Asie 2019, défaite sonnant le glas des espoirs de phase finale. Depuis Mai 2018, un autre Allemand, Antoine Hey, entraine l’équipe. Parmi les adversaires, la Malaisie présente la particularité d’être à la fois l’équipe que le Myanmar a le plus battu, qui a le plus battu le Myanmar et que le Myanmar a le plus affronté dans son histoire.

Parmi les obstacles au développement du football et des clubs, l’indigence des installations, la vétusté de la plupart des stades et le peu d’implication des propriétaires des clubs, la plupart investit dans ce sport a la requête du général Than Shwe. Ainsi, voilà quelques années, un joueur vedette – un international (ce qui signifie un salaire d’environ 1000 à 1500 USD) - s’est plaint des fuites du toit dans la chambre de dortoir qu’il partageait avec les autres joueurs. Il a été mis à l’amende par le propriétaire pour avoir donné une mauvaise image du club… Des rumeurs ont circulé qu’il avait même été frappé ! En fin de saison, le joueur a changé de club et personne ne sait si le toit a été réparé…

Au rayon anecdote, le quotidien britannique The Guardian, utilisant les documents des ambassades étasuniennes rendus publics lors du scandale Wikileaks de 2010, révélait alors que le général Than Shwe avait envisagé d’acquérir le club de Manchester United en Janvier 2009. Wayne Rooney jouant devant les 50 000 spectateurs du stade national Thuwunna en portant les couleurs de Yangon United, ça aurait eu de la gueule !

Par Eric Glover - Lepetitjournal.com - 13 juin 2018