Dans un climat répressif croissant à l’encontre de toute voix critique au Vietnam, il s’agit d’un nouveau motif d’inquiétude. Le parlement vient de voter une loi sur la cybersécurité qui entend mettre au pas les réseaux sociaux. A compter de janvier prochain, les 60 millions d’internautes (sur une population de 95 millions) devront être vigilants à ne pas menacer la «sécurité nationale», ni «porter atteinte» aux emblèmes, aux héros de la nation sous peine de poursuite.

Le texte est suffisamment ambigu et vague pour nourrir toutes les interprétations possibles et engager des poursuites tous azimuts à l’encontre de ceux qui «nient les réalisations de la révolution» ou procurent des «informations trompeuses semant le trouble au sein de la population».

La loi vise également à contraindre les sociétés de l’Internet (Facebook, Google, Twitter, Skype, etc.) à dépublier sous 24 heures les commentaires jugés menaçants par les autorités. Et, autre obligation contenue dans ce texte qui illustre une dérive inquiétante à l’ensemble de la planète, ces entreprises seront dans l’obligation de stocker au Vietnam les données des utilisateurs et les informations personnelles. Pour le moment, ces informations sont localisées sur des serveurs à Singapour et à Hongkong.

Tour de vis

Dans un pays accro aux réseaux sociaux et où Facebook connaît un taux de pénétration important depuis l’arrivée d’Internet en 1997, «l’espace en ligne offrait un refuge relatif où les gens pouvaient partager leurs idées et leurs opinions avec moins de crainte de la censure», expliquait Clare Algar de l’ONG Amnesty International après le vote. «Avec les pouvoirs étendus accordés au gouvernement pour contrôler les activités en ligne, cela signifie qu’il n’y aura plus d’espace sûr au Vietnam où les gens peuvent parler librement».

Classé en 175e position sur 180 (à peine mieux que la Syrie, le Turkménistan, l’Erythrée et la Corée du Nord) dans la liste de Reporters sans frontière, le «Vietnam s’est inspiré des méthodes en Chine pour contrôler Internet et aimerait le faire plus», raconte un journaliste à Hanoï. «Mais le pays s’est probablement réveillé trop tard pour verrouiller son système et s’il le fait, il risque de voir des investisseurs critiquer cette loi qui pourrait fragiliser son économie». Ce qu’écrivait également le journaliste Dien Luong dans les colonnes du New York Times en novembre dernier.

Dans un court communiqué, la coalition Asia internet, qui rassemble les sociétés du secteur dans la grande région Pacifique, s’est dite «déçue» par des dispositions qui «se traduiront par de sévères limitations à l’économie numérique du Vietnam, nuiront au climat d’investissement étranger et aux opportunités pour les entreprises locales et les PME de prospérer à l’intérieur et au-delà du Vietnam».

Le Vietnam dispose déjà dans son code pénal d’au moins deux articles visant à poursuivre ceux qui menacent, selon Hanoi, l’Etat vietnamien. Mais depuis le congrès de début 2016 et l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe bien plus autoritaire que la précédente, les autorités ont procédé un tour de vis sécuritaire. Le journal en ligne Tuoi Tre News indiquait début janvier que le gouvernement avait publié une circulaire visant à purger le web des informations «toxiques et mal intentionnées».

Facebook accusé de collusion

S’appuyant sur des sources vietnamiennes, l’ONG Human Rights Watch (HRW) rappelait récemment qu’en juillet 2017, «Google et Facebook avaient dépublié 3 367 vidéos ayant un contenu mauvais et toxique, à la demande du ministère de l’Information et des Communications. Facebook avait supprimé plus de 600 comptes qui ont un contenu violent».

En avril, un groupe de cinquante opposants, blogueurs et défenseurs des droits de l’homme au Vietnam ont d’ailleurs écrit une lettre ouverte à Mark Zuckerberg accusant Facebook de collusion avec le régime autoritaire vietnamien dans sa chasse aux voix discordantes. La lettre déplorait une hausse des «suspensions de comptes et de suppressions de contenus» depuis 2017.

Hanoï a également arrêté, poursuivi, jugé et embastillé au moins une centaine de blogueurs, avocats, journalistes, militants de l’environnement et des droits de l’homme depuis le début 2017. Rien que pour les six premiers mois de cette année, une trentaine ont été jugés indiquait HRW début juin.

Les autorités redoutent avant tout la publication de critiques contre le parti communiste et ses caciques, l’appel au multipartisme et à des élections, les révélations et les dénonciations sur les affaires de corruption, les scandales sanitaires ou environnementaux qui n’ont pas manqué ces dernières années. La catastrophe écologique de Formosa Vietnam, qui a pollué des centaines de kilomètres de côtes, tué des millions de poissons et pollués des milliers d’hectares en 2016, reste un sujet aussi vif que tabou au Vietnam où les autorités font tout pour faire taire les mécontentements.

10 000 cyberflics

Pour parfaire sa chasse aux voix dissidentes en ligne, le régime s’est doté d’une police des réseaux. Dotée de 10 000 policiers, la Force 47 a une feuille de route claire : «A chaque heure, minute et seconde, nous devons être prêts à nous battre de manière proactive contre les mauvaises opinions», synthétisait, en décembre, le lieutenant-général Nguyen Trong Nghia, chef adjoint du département politique de l’armée populaire du Vietnam. Ce que le président Tran Dai Quang déclarait déjà en août, redoutant que des campagnes en ligne «minent le prestige des dirigeants du parti et de l’Etat, avec un impact négatif sur les cadres, les membres du parti et les gens».

Hanoï a déjà pris des mesures pour lutter contre cet impact. Comme l’écrivait la BBC en 2013, des blogueurs, «façonneurs d’opinion», sont déjà très présents en ligne pour défendre la bonne parole du parti et du gouvernement. Mais, les autorités souhaitaient aller encore plus loin. Au risque d’apparaître dépassées et de susciter un vif mécontentement au sein d’une population qui a pris goût à Internet depuis vingt ans.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 21 juin 2018