Le résultat est Angkar, un film qui invite à la réflexion sur la mémoire, le silence et l’urgence de vivre de la nouvelle génération cambodgienne. Neary Adeline Hay revient pour Lepetitjournal.com Cambodge sur les raisons qui l’ont poussée à réaliser ce film et sur les conditions du tournage.

Lepetitjournal.com Cambodge : Comment est né le projet de ce film ?

Neary Adeline Hay : Ce film a pour origine un postulat très ancien. Je suis née d’un mariage forcé il y a donc quelque chose d’identitaire et d’assez fondateur dans mon rapport au régime des Khmers rouges. Mon père n’avait jusque-là jamais voulu s’exprimer. L’histoire familiale était nimbée d’un silence pesant. J’ai toujours eu la volonté d’en savoir plus sans pouvoir me satisfaire d’aucune réponse. En 2010, j’ai reposé la question à mon père, en insistant davantage, et il m’a tout raconté de façon cathartique. C’est à ce moment-là que j’ai su qu’il fallait en faire un film pour la nouvelle génération.

Comment se sont passées les retrouvailles de votre père avec ses bourreaux ?

J’ai assisté à une réalité crue et directe de la relation entre mon père et certains anciens du régime des Khmer s rouges. En 2010 nous sommes venus passer une journée dans le village. Je ne m’attendais pas à un tel accueil et à ce que mon père soit aussi ému. J’ai parlé aux habitants de mon projet afin d’obtenir leur accord pour le tournage. Une victime ne peut se retrouver victime qu’une fois confrontée à la responsabilité de ses bourreaux.

Comment s’est passé le tournage ? Les bourreaux de votre père ont-ils tous accepté d’être filmés ?

Nous avons passé six mois en tout et pour tout dans le village, en comptant des allers-retours à Phnom Penh quand l’atmosphère devenait trop pesante. Le tournage s’est étalé sur six semaines environ, nous en passions une par mois dans le village. C’était une expérience très difficile émotionnellement que de passer du temps là-bas. Il y avait une omerta très forte dans le village et on ne pouvait faire grand-chose contre ça. Beaucoup de personnes haut placées ont refusé de témoigner ou d’être filmées. Il y avait, en plus, de fortes pressions sous-jacentes. Un homme, enfant à l’époque du régime, est venu me voir pour donner son accord, avec, je pense, une volonté de se décharger d’une certaine responsabilité qu’il pensait porter. Alors que nous devions nous rencontrer, il ne s’est pas manifesté et on ne l’a plus jamais recroisé dans le village.

Sur place régnait un sentiment de nostalgie assez étrange. Une fois la première approche passée, nous sommes entrés dans le cœur du sujet en collectant des témoignages. Les conversations entre mon père et les villageois se sont révélées compliquées. Nous sentions le secret, la dissimulation car si le silence s’applique aux victimes, il est également de mise pour les anciens bourreaux, pour des raisons très différentes.

La mémoire des crimes de l'Angkar est-elle, selon vous, bien transmise aux jeunes Cambodgiens ?

Selon moi, il y a toujours un problème au Cambodge lié à la façon dont on traite l’histoire et à la transmission de la mémoire. Dans toutes les projections que j’ai pu faire, énormément de jeunes Cambodgiens témoignaient du silence de leurs parents. Angkar a été projeté lors du Cambodian Film Festival de Phnom Penh. J’ai eu de nombreux retours de personnes extrêmement touchées par ma démarche à cette occasion. Ils souhaiteraient, eux-aussi, pouvoir briser le silence.

La situation est très différente entre les jeunes issus de la diaspora et ceux qui ont grandi au Cambodge. Même si, au sein de cette diaspora, tous ne sont pas concernés, il y a une influence très marquée par la pensée philosophique occidentale et la réflexion sur un tel traumatisme, la résilience et le rapport à l’histoire. Il y a une volonté de disséquer l’histoire transmise par l’éducation et la scolarité en France. Le Cambodge est un pays qui se reconstruit sur le silence et une urgence de vivre très importante. J’ai le sentiment d’avoir grandi dans le silence, avec la nostalgie de mes parents comme cristallisée sur la période pré-Khmers rouges. Les événements qui ont suivi ont créé chez moi un grand mystère.

Comment votre père a-t-il réagi en voyant la version finie du film ?

Mon père n’a rien vu jusqu’à trois jours avant l’avant-première mondiale du film à Rotterdam. C’était un projet risqué et je ne savais pas comment il allait réagir. Il s’est montré très impressionné, ému et s’est totalement retrouvé dans cette errance. Il y a une forte proximité émotionnelle et une dimension sensorielle dans ce film auxquelles participent la voix-off, très douce, ainsi que la musique uniquement composée avec un micro qui enregistre dans la matière. Nous pouvons entendre les battements de cœur de mon père et les mélopées de ma voix qui communiquent ensemble.

Les entretiens entre votre père et ses bourreaux paraissent irréels en raison du calme de votre père et de ses interlocuteurs. On a l'impression qu'ils se connaissent amicalement. Comment avez-vous réagi à cela ?

Cette proximité entre mon père et ses anciens bourreaux a été très dure à supporter pour moi. Je sentais le mensonge, le déni et il était difficile de me contenir derrière la caméra. J’ai été secouée par la posture que mon père a adoptée face à cette situation. Il s’est présenté devant eux dans une démarche pacifique et altruiste, un calme absolu l’habitait. Il ne souhaitait ni les pousser dans leurs retranchements ni formuler de revendication de quelque sorte, il exprimait seulement un désir de reconnaissance que le régime était mauvais, et leur offrait une chance de rédemption pour leurs actes.

J’avais parfois envie de prendre la parole, de les interrompre et dire qu’ils mentaient mais mon film ne se concentre pas sur l’horreur des exactions. Le plus intéressant pour moi était de montrer le silence, les mensonges, la négation comme postulat principal quand on veut parler du rapport du Cambodge à son histoire.

Comment percevez-vous le Cambodge d'aujourd'hui ?

Pour moi, le Cambodge d’aujourd’hui est un pays sans racine avec des branches qui poussent dans tous les sens. Je crois qu’aucun individu comme aucun peuple ne peut se construire sur une amnésie aussi collective, coupée de son histoire, mais je ne perds pas espoir. J’espère que la génération prochaine continuera de questionner ce passé.

Le régime des Khmers rouges a détruit toutes les souches, toutes les strates intellectuelles et artistiques. Cette reconstruction dans l’urgence, cette organisation qui s’est faite dans une telle brutalité et de façon très chaotique inscrit le Cambodge dans une société de consommation et un capitalisme bien plus fort qu’en Thaïlande ou au Vietnam.

Avez-vous d'autres projets de réalisation ?

Je suis en train de préparer mon premier long métrage de fiction au Cambodge dont le tournage se fera en 2019. Ducks va célébrer une ancienne tradition perdue au milieu du siècle qui consistait à la transhumance d’un troupeau de canetons du nord du pays jusqu’à Phnom Penh. Sur le chemin, ils deviennent gras et peuvent être vendus au marché. Le personnage principal est un Khmer de France qui se retrouve berger malgré lui. C’est un voyage initiatique qui montre différents visages du Cambodge et mène à tout un questionnement.

Par Leïla Pelletier - Lepetitjournal.com - 26 juin 2018