Au nom du gaspillage énergétique de la Thaïlande puisque l'électricité devant être produite n'était pas destinée à la consommation intérieure mais à l'exportation vers ce pays. Des morts, des barrages causant des pénuries d'eau au Vietnam et au Cambodge, la note est lourde.

Le dévouement des laotiens morts pour permettre le gaspillage énergétique de la Thaïlande, en rappelle un autre, celui des birmans. En effet, le gouvernement du Myanmar vend à la Thaïlande une partie de sa production d'énergie pour permettre à son plus riche voisin de résoudre les problèmes de pénurie d'énergie qu'il peut connaître. Prenons avril 2013, mauvais mois, avril. Il marque le nouvel an thaï et une période de congés qui provoque une explosion des transports.

D'autre part, avril est un mois où la chaleur peut être étouffante, c'est aussi la fin de la haute saison d'un tourisme résolument énergivore. Avril c'est enfin la fin de la saison sèche qui dure généralement près de six mois, mettant les barrages au plus bas. En avril 2013, l'ex première ministre thaïlandaise avait pourtant anticipé en demandant aux personnels de bureau de retirer leur veste, de baisser la climatisation d'un degré et de n'utiliser les ascenseurs qu'aux étages pairs (ou impairs). Des mesures qui avaient fait rigoler dans le pays. D'ailleurs, elles se sont révélées insuffisantes. Le réflexe, c'est se tourner côté birman et demander (intimer) la vente d'une partie de la production électrique.

La perspective d'engranger quelques dollars, davantage pour leurs poches que pour le pays, a conduit la dictature du Myanmar a faire turbiné à plein les centrales électriques alors qu'elles auraient dû suivre un programme de révisions et de réparations nécessaires à garantir la sécurité des installations et de la population. L'essentiel était assuré, l'insouciance énergétique allait pouvoir se poursuivre au pays du sourire crispé. Les touristes, par exemple, pourraient continuer dormir dans des chambres climatisées, les centres commerciaux faire attraper des angines à leurs visiteurs, les autocars et les voitures laisser leur moteur tourner même à l'arrêt pour que les passagers puissent s'asseoir dans un véhicule frais (merci la clim !). Hélas, ce monde n'étant pas tout à fait parfait, il fallait s'attendre à ce qu'il y ait une contrepartie. Ce sont les birmans, bons garçons, qui s'y sont collés.

Leur pays s'est trouvé à son tour dans une situation de pénurie avec des coupures de courant encore plus fréquentes qu'à l'ordinaire. Imaginez vivre et dormir dans la chaleur étouffante d'un logement peu ou mal isolé devenu impossible à rafraîchir pour cause de panne de ventilateur ou de climatisation. Imaginez, votre salaire déjà maigre, amputé des journées de chômage technique provoqué par la fermeture de votre usine, de votre bureau ou du sous-traitant qui ne peuvent fonctionner sans électricité. Imaginez la vie sans frigo, sans télé, sans internet ... C'est ce que les Thénardier du capitalisme ont fait subir à la population birmane.

D'autre part, le capitalisme exploitant tout jusqu'à l'usure, humains, animaux et environnement, il est logique que les ressources naturelles du Mékong soient sur-exploitées et qu'on y multipliant la construction de barrages qui auront pour conséquence l'accroissement de la pénurie d'eau dont souffrent déjà un million d'habitants, au Cambodge et au Vietnam. La modernisation, la westernisation de l'Asie du sud-est sont à ce prix. Quant aux mesures de sécurité, elles impactent les coûts, d'où la tentation de procéder à quelques économies cachées. Il est permis de se demander si cela s'est produit sur le barrage du sud du Laos. En effet, si on remarque davantage d'effondrements de constructions, en cours ou achevées, pendant la saison des pluies où les constructions "souffrent" davantage, la qualité des matériaux et le respect des procédures peuvent également être interrogées.

Ce qu'il faudrait également interroger c'est le modèle économique de ces pays. Le "progrès" en a fait disparaître un certain nombre d'habitudes et de techniques traditionnelles au détriment d'autres, très énergivores mais dont les avantages ont été matraqués par une propagande incessante. Ce qui a permis aux hommes d'affaires et aux gouvernants de réaliser des profits substantiels et de céder aux charmes de la corruption. Constructions, urbanisation, modes de transports et déplacements, conservation des aliments, alimentation, la liste est longue de changements dont la conséquence est notamment une augmentation de la consommation d'énergie. Davantage de commodités sans doute, encore que pas toujours, mais également l'endettement des ménages, tous problèmes qu'on rencontre également en Europe.

Par Jean Claude Lénervé - Mediapart, club des abonnées - 26 juillet 2018