Après un crowdfunding réussi, Anti-Archive produit deux court-métrages de fiction et un documentaire vidéo au cours de l’année 2017/18. L’objectif, donner une voix à des jeunes réalisateurs pour leur permettre d’exprimer artistiquement le ressenti de leur génération. Coïncidence, les trois réalisateurs de ces films sont des réalisatrices. L’une d’entre elles, Danech San, nous a raconté son projet et ses inspirations.

Lepetitjournal.com Cambodge : Comment le cinéma est-il entré dans votre vie ?

Danech San : Au Cambodge, lorsque l’on grandit dans une petite ville de province comme moi, le cinéma et la télévision sont vus avant tout comme des moyens de divertissement, mais peu comme des oeuvres d’art permettant de mieux comprendre notre société. Je suis ensuite arrivée à Phnom Penh pour y suivre des études d’architecte intérieur. Un jour, en lisant un journal, je suis tombé sur l’histoire d’un étudiant en médecine ayant décidé de bouleverser son cursus pour réaliser son premier film. C’était, par coïncidence, un ami d’enfance. Son courage a été un véritable élément déclencheur pour moi. Puis je l’ai contacté pour discuter de son projet et il m’a expliquée la complexité de la réalisation, l’ensemble de personnes impliquées et ainsi de suite. En parallèle, j’ai assisté à la projection de 2001 : Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick qui m’a ouvert sur un nouveau genre de cinéma auquel je n’étais pas habituée. J’ai découvert grâce à lui qu’un film pouvait beaucoup nous apprendre au-delà du divertissement.

J’ai donc décidé d’entrer dans cette industrie en me présentant dans de nombreuses agences de production. J’ai commencé dans le domaine de la publicité mais j’ai trouvé le processus créatif limité. J’ai ensuite travaillé sur des projets indépendants avec quelques réalisateurs dont Davy Chou. J’ai commencé à collaborer avec lui sur Diamond Island, où j’ai opéré en tant qu’assistante de casting puis assistante de production. C’est ensuite à travers ce cercle de professionnels que j’ai rencontré d’autres jeunes désireux de tourner des films comme moi. C’est à peu près à ce moment que le projet « Echoes from tomorrow » est né et que l’aventure pratique a débuté.

Pouvez-vous nous parler de votre court-métrage en particulier ?

L’inspiration m’est venue lors du festival international du film de Busan en Corée du Sud où j’ai eu l’occasion de voir des films principalement asiatiques pour lesquels il est plus facile de m’identifier. J’y ai rencontré également Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or 2010 pour Oncle Boonmee), qui est un réalisateur thaïlandais extrêmement doué. C’est l’un de mes modèles, avec David Lynch.

En revenant de ce voyage j’ai commencé l’écriture de mon propre synopsis, et cette période correspondait avec le début d’« Echoes from tomorrow », qui a donc décidé de soutenir ma production. Je souhaite parler de sujets souvent trop peu représentés dans le cinéma traditionnel, à savoir la psychologie, les troubles intérieurs de mes personnages. J’ai organisé le casting moi-même et, pour incarner, mes trois personnages, ce sont deux amis à moi ainsi qu’une actrice plus célèbre ici qui ont retenu mon attention. C’est parfois si difficile d’expliquer à ses acteurs notre idée de leur personnage qu’il est parfois plus facile de passer par des amis dont on connaît les réactions, les émotions.

Pensez-vous que le fait que vous soyez une femme réalisatrice vous a exposé à des difficultés particulières ?

Si vous voulez parler d’argent, je pense qu’il est de toute façon difficile d’obtenir des financements et l’on a eu une chance incroyable que des professionnels croient en nous et nous proposent de nous aider pour la production de ces courts-métrages. Pour le reste, être un homme ou une femme n’a pas de véritables impacts sur notre façon de travailler avec les acteurs et chacun contourne ses propres obstacles pour transmettre à ses acteurs son idéal pour telle ou telle scène. J’ai rencontré d’autres obstacles, mais encore une fois pas dus à mon sexe, concernant le manque d’infrastructures au Cambodge. Nous sommes par exemple en postproduction actuellement et je suis en train de mixer le son du film. Il existe très peu de studios performants à Phnom Penh, il est donc envisagé de réaliser cette étape en Thaïlande ou au Vietnam.

Y a-t-il un message en particulier que vous souhaiteriez diffuser, notamment à propos de la société cambodgienne, de sa jeunesse ?

Je pense que les jeunes cambodgiens aujourd’hui s’ouvrent beaucoup plus au domaine artistique et qu’un réel bouleversement est en train de s’opérer. Mes parents et leur génération, qui ont connu le régime des Khmers rouges, la guerre, ont vécu un traumatisme tel que bien souvent, ils ont transmis cette peur à leurs enfants qu’il est parfois difficile de surmonter. C’est cette nécessité de sortir de cette période noire que j’aimerais traiter dans mon cinéma. Cette jeunesse a besoin de se sentir représentée autrement que par des images d’horreurs dont leurs familles ont été victimes. S’il y a quelque chose que j’ai retenu de mes différentes rencontres avec d’autres jeunes réalisateurs au-delà des frontières cambodgiennes, c’est le besoin d’être différent. Je suis persuadée que c’est une belle chose que d’être différent, d’avoir son propre univers, d’être indépendant.

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

La réalisation m’a vraiment plu et je sais que c’est le domaine dans lequel je me sens la plus épanouie artistiquement. Seulement, le manque de stabilité dû à cette position et les difficultés de financements limitent beaucoup mes opportunités professionnelles futures. Je pense que je vais plutôt me tourne vers une carrière de productrice même si je suppose que je reviendrais à la réalisation un jour ou l’autre pour des sujets qui me tiennent particulièrement à cœur.

Par Victor Bernard - Lepetitjournal.com - 30 juillet 2018