Celles-ci ont vu la large victoire du premier ministre Hun Sen, au pouvoir depuis 33 ans.

La Croix : Dans quel cadre et à quel titre avez-vous mené cette mission d’observation du scrutin législatif au Cambodge le 29 juillet ?

Barthélémy Courmont : Notre délégation française, composée de huit personnes, a été conduite par l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE) dirigé par Emmanuel Dupuy, invité par l’Internationale démocrate centriste (IDC), dans laquelle figurait l’ancien président colombien Andrès Pastrada. Des parlementaires français auraient dû venir également, mais le Quai d’Orsay leur a dit qu’il n’était pas souhaitable de se rendre au Cambodge pour observer une parodie d’élection, prenant ainsi le parti de l’opposant franco-cambodgien Sam Rainsy qui avait appelé au boycott de ces élections. La plupart des pays européens n’ont envoyé personne.

Les États-Unis n’avaient pas non plus de délégation officielle. Mais il y avait sur place 200 représentants venus de 54 pays (dont la Chine et la Russie). Nous y étions en tant que citoyens, et mes confrères qui avaient déjà participé à de nombreuses missions d’observation dans le monde (c’était pour moi la première) n’étaient pas dupes du caractère non démocratique de ces élections. Nous savions que tout était joué d’avance. Mais être sur place en tant qu’observateur permet vraiment de voir le processus électoral en tant que tel. De fait, aller observer un processus électoral dans un pays démocratique ne représente aucun intérêt. À souligner aussi que le gouvernement cambodgien a pris tous les frais de voyage et de logement sur place.

Dans quelles conditions s’est déroulée votre mission sur place ?

B. C. : Dès notre arrivée, la Commission électorale nous a donné un badge d’observateur international qui nous permettait de nous rendre dans tous les bureaux de vote où nous souhaitions aller. Nous étions huit et avons formé quatre groupes de deux et ainsi nous avons pu visiter chacun une trentaine de bureaux de vote à Phnom Penh, soit près de 250 bureaux sur un total de 2000 dans la capitale.

Nous avons eu tous les accès possibles, aucun obstacle. Nous avons pu parler avec les responsables, les électeurs et les observateurs nationaux (80 000 dans tout le pays) issus de différents partis politiques, de représentants de la société civile et d’ONG. Franchement, le processus électoral s’est fait en conformité avec les lois en vigueur, de façon absolument transparente et avec une minutie étonnante. Un collègue qui a été aux États-Unis a pu constater que le processus était bien plus légaliste au Cambodge qu’au pays de l’Oncle Sam. Une présence policière minimale était déployée autour des bureaux de vote mais pas à l’intérieur et ça s’est déroulé de manière très bon enfant, sans tension ni aucune violence. Les gens n’avaient pas peur de parler non plus et montraient leur doigt encré (importée d’Inde), indélébile pendant dix jours. Nous avons également vu beaucoup de gens sans les doigts encrés qui n’avaient donc pas voté. Si on s’en tient au processus électoral seul, aucune irrégularité n’a été commise.

Quelle analyse faites-vous de ces élections législatives à l’issue de votre mission ?

B. C. : L’ensemble du processus est complexe et paradoxal. On peut se dire que sans opposition, l’enjeu était presque nul. Mais en étant sur place on remarque tout de même le décalage énorme qui existe entre ce qui est dit à l’étranger et la réalité sur place au Cambodge. L’appel au boycott de l’opposant Sam Rainsy est un demi-succès. Le taux de participation est proche de 80 % mais j’ai pu constater de nombreux votes blancs et nul, 17 % à Phnom Penh et 10 % en province seulement car la popularité de Hun Sen est plus forte à la campagne.

Ainsi, les votes en faveur de l’opposition (divisée et peu crédible) avec les blancs et nul, additionnés à l’abstention donne en réalité une victoire d’un peu plus de 50 % au parti de Hun Sen, ce n’est pas un score « brejnevien » en dépit du contrôle des médias et du système. Les Cambodgiens ne veulent pas massivement un pouvoir fort et un leader incontesté mais les jeunes ne sont pas enthousiastes, l’opposition n’offre rien de crédible, Sam Rainsy n’est pas très apprécié sauf par l’élite de la capitale. La seule chose que j’ai regrettée durant cette mission c’est de ne pas avoir pu aller dans les provinces et nous l’avons dit aux autorités. Ainsi ces élections n’ont pas été démocratiques mais le processus électoral irréprochable mais il n’y avait aucun intérêt pour le régime de falsifier ou truquer les élections puisqu’il allait gagner.

Par Dorian Malovic - La Croix - 2 Août 2018