Ils y côtoyaient agents secrets, marchands d’armes, diplomates, planteurs et écrivains de passage comme Le Carré et De Villiers.

oreign Correspondents Club (FCC), Phnom Penh : voilà une adresse qui fleure bon l’exotisme et le grand reportage à la Hemingway. Avec ses terrasses à élégantes balustrades ouvrant sur le quai Sisowath, non loin du confluent du Mékong et de la rivière Tonlé Sap, ce bar de style colonial est l’endroit idéal pour voir éclater les orages de mousson sous une cathédrale de nuages. Et le FCC sait jouer de l’imaginaire : nombre de ceux qui viennent y prendre un verre au coucher du soleil croient pénétrer dans l’antre des reporters de guerre. Sauf que l’établissement n’a ouvert ses portes qu’en 1993, bien après le conflit qui, dans l’arrière-cour de la guerre du Vietnam, a dévasté le Cambodge dans les années 70. Certes, il accueille volontiers les journalistes, mais sans jamais avoir été un club de correspondants étrangers à part entière : ce sont surtout des expatriés et des touristes qui s’y pressent. Bref, si l’adresse est mythique, elle ne l’est pas au sens où on l’entend.

Témoin muet de l’histoire

Pour qui prétend retrouver le lieu de prédilection des journalistes étrangers dans les seventies, c’est vers l’ex-quartier colonial de la ville, non loin de l’ancien évêché et de l’hôpital Calmette, qu’il faut se diriger. A proximité du lycée Descartes, sur ce qui fut l’avenue du Maréchal-Joffre, s’élève l’Hôtel Royal, témoin muet de l’histoire derrière ses persiennes. L’hôtel est de ces palaces que la France a construits jadis dans les villes phares de son empire colonial pour y abriter la suffisance alanguie des voyageurs occidentaux en quête d’exotisme. Restauré à la fin du siècle dernier, le grand bâtiment est plus luxueux que jamais. Deux portiers en costume de cour - coiffe à pointe dorée, longue veste à parements, culotte bouffante de couleur vive, bas blancs et chaussures noires à bouts longs - vous y accueillent comme si vous étiez attendu au Palais. C’est de ce vieux palace, moins rutilant à l’époque, que, durant la guerre au Cambodge, de 1970 à 1975, les journalistes étrangers ont fait leur repaire, jusqu’à l’arrivée des Khmers rouges. Avec, comme endroit favori, la piscine, au bord de laquelle se trouvait un bar-restaurant, le Cyrène, dont le nom s’affichait en italique rouge. Et c’est bien cet hôtel qui est représenté dans The Killing Fields, la Déchirure en VF, du réalisateur Roland Joffé. Les personnages principaux de ce film relatant la tragédie khmère - le photographe américain Al Rockoff, le reporter britannique Jon Swain, le correspondant du New York Times et futur prix Pulitzer Sydney Schanberg, ainsi que son fixeur cambodgien Dith Pran - sont devenus des figures emblématiques du reportage de guerre.

La guerre sur la route

Flash-back sur les premières années de la décennie 70, quand le Royal est pour un temps rebaptisé le «Phnom». A l’époque, pas de Phnom sans ses Mercedes. Garées devant l’établissement, blanches pour la plupart, elles font partie du décor. Leurs chauffeurs se tiennent à la disposition des journalistes étrangers qui veulent se rendre à l’extérieur de la capitale - au plus près des combats, voire au cœur de la bataille s’ils sont photographes. Depuis la destitution en mars 1970 du prince Sihanouk et l’instauration d’un gouvernement piloté par le général Lon Nol, «homme fort» d’un nouveau régime beaucoup plus favorable à la ligne politique américaine, le conflit en Asie du Sud-Est déborde sur le territoire khmer. D’un côté, une armée gouvernementale cambodgienne mal préparée et mal équipée, mais soutenue par les Américains et les Sud-Vietnamiens ; de l’autre, les communistes du Vietnam - maquisards du Vietcong et soldats de l’armée régulière du Nord-Vietnam - ainsi que leurs alliés Khmers rouges. Une guerre pour partie civile, pour partie khméro-vietnamienne, donc. Une guerre d’embuscade qui se joue à bas bruit ; où la mort peut surgir d’une campagne paisible.

Pour couvrir ce conflit aux contours élastiques, les journalistes partent généralement du Royal à deux ou trois, plus interprète et chauffeur. Ils vont chercher la guerre sur la route, en descendant par la nationale 1 (N1) vers le sud-est et la frontière vietnamienne - une guerre d’autant plus insaisissable que ne s’y dessine pas de véritable ligne de front. Le but des correspondants est, sinon d’aller au contact du Vietcong ou des Khmers rouges, du moins de s’en approcher pour se faire une idée de leurs positions. Non sans risque de prendre une balle perdue ou d’être capturés, voire exécutés. C’est au petit bonheur la chance ou la malchance que la presse étrangère part traquer les combats. Une technique d’investigation sommaire qui n’est pas sans avantages. On peut partir à son gré après un splendide petit déjeuner, passer la journée sur le terrain en liberté, et, si tout s’est bien déroulé, être de retour le soir à l’hôtel. Avec la perspective d’aller déguster entre collègues au Cyrène - serveurs en uniforme blanc, service impeccable - une escalope aux champignons, une langouste flambée à l’armagnac ou des «demoiselles du Mékong», lesquelles sont des crustacés.

Au Royal, alias le Phnom, du crépuscule à tard dans la nuit, c’est au bord de la piscine que ça se joue ; sous les bougainvillées fleurissent rumeurs et potins. L’hôtel est une irremplaçable source d’informations. Journalistes et photographes y côtoient planteurs, diplomates, agents secrets - Sdece, CIA, etc. -, écrivains de passage et de divers calibres - Le Carré, De Villiers, etc. -, marchands d’armes et autres faiseurs de fric. Beaucoup d’aventuriers du soir avec billet retour bien à l’abri dans leur chambre. Quelques femmes, mais l’ambiance est surtout masculine. Pas beaucoup de Khmers si l’on excepte les putains et les serveurs. D’énormes blocs de glace sont tirés sur les pelouses avec des cordes jusqu’au bar, pour y être débités en glaçons qui pourvoiront aux multiples tournées de gin tonic et autres drinks. Une sculpturale photographe américaine se glisse nue dans la piscine ; on la rejoint dans l’eau tiède, à poil ou tout habillé(e). Dans le Phnom Penh des reporters, on goûte l’ivresse d’une guerre dans laquelle on est sans en être vraiment ; on est observateur et partie prenante du chaos ambiant ; on dissout l’adrénaline et l’horreur du jour dans le sexe-alcool-drogue - un cocktail fort à base d’Eros et Thanatos qui génère chez beaucoup l’addiction. Car dans la guerre, comme dans le sexe, il y a montée du désir. Si la nuit les lits vibrent au Phnom, ce n’est pas seulement du tapis de bombes larguées par les B-52 américains à la périphérie de la ville ; c’est la version sur fond de guerre du «Jouir sans entraves». Au bar, des couche-tard se concoctent une recette américaine, la vodka-marijuana. Effet garanti.

Aux mains des rebelles

Volupté d’un côté, mort ou disparition de l’autre : au Cambodge, le dieu des reporters est un Janus. Pour la presse étrangère, les premiers jours d’avril 1970 sont terribles : du 5 au 8, pas moins de neuf de ses membres disparaissent aux alentours de la N1 qui, au fil des jours et des nuits, change sporadiquement de mains - Vietcongs et Khmers rouges ou armée cambodgienne. Premier sur la liste, Gilles Caron, 30 ans. Le photographe de l’agence Gamma est déjà tout sauf un inconnu. Ses clichés en noir et blanc pris au Biafra, au Vietnam, à Jérusalem pendant la guerre des Six Jours, en mai 68 à Paris sont célèbres. Le 5 avril, il quitte l’hôtel pour prendre la route, direction la frontière du Vietnam. Ultime trace de lui, une photo couleur prise sur un bac traversant le Mékong. On ne le reverra pas ; ni lui ni ceux qui l’accompagnent. Le lendemain, c’est au tour de Sean Flynn - fils d’Errol - et de son camarade Dana Stone de disparaître. Tous deux photographes - le premier pour le magazine Time, le second pour CBS News -, ils arpentaient la N1 sur leur moto rouge sans trop se soucier du danger de tomber aux mains des rebelles. Eux aussi sont portés disparus ; bien d’autres suivront.

A Phnom Penh, en face de l’ambassade de France où les journalistes étrangers se sont refugiés à l’arrivée des Khmers rouges, se dresse un monument rectangulaire entouré de plots réunis par des chaînes. Sur une plaque de marbre noir, flanquée de deux colonnes et d’un chapiteau ouvragés dans le style khmer, sont inscrits les noms de 37 journalistes, photographes et caméramen - des Français, des Américains, des Japonais… pas moins de 11 nationalités. La stèle a été érigée à la mémoire des journalistes tués ou portés disparus pendant la guerre au Cambodge. Elle a trouvé place non loin de l’hôtel où nombre d’entre eux ont passé les derniers jours de leur vie. Près du Royal, de sa piscine et du Cyrène aujourd’hui disparu. Loin du «mythique» FCC.

Par Jean-François Bouvet Auteur de «Havre de guerre. Phnom Penh, Cambodge (1970-1975)» (Fayard, mai) - Libération - 5 août 2018