Cette interdiction d’accès aux zones non-gouvernementales n’est qu’un avertissement parmi tant d’autres pour la KBC et les organisations de la société civile. En Birmanie, l’aide humanitaire doit faire face à de nouvelles menaces. Si dans les années 2000, l’expansion était de mise, l’espace humanitaire a successivement été soumis à la pression des militaires puis, plus récemment, du gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi.

Entre restriction et coopération sous la junte militaire

Au début des années 2000, l’élite politique birmane semblait prête à coopérer en matière d’affaires humanitaires. Les militaires, dans leur stratégie d’ouverture, avaient décidé de travailler avec la communauté internationale. Certains pays tels que l’Australie, le Royaume-Uni et l’Union Européenne ont alors accru les fonds dédiés à la réponse humanitaire dans le pays. Certaines agences ont lancé des programmes consacrés à des sujets sensibles comme la lutte contre le SIDA dans des régions reculées de la Birmanie. Mais ces programmes ont été mis en péril par la détérioration de l’environnement politique. Petit à petit, le gouvernement militaire a réussi à réduire le programme d’assistance ou à en prendre le contrôle. Les restrictions se sont durcies.

Quelques années plus tard, après le passage apocalyptique du cyclone Nargis les 2 et 3 mai 2008, la junte a méprisé les survivants du delta de l’Irrawaddy. Les pertes humaines ont été lourdes avec près de 140 000 personnes décédés ou disparus. La tempête a également emporté les habitations et détruits les ressources laissant peu ou rien aux habitants. Des semaines durant, le régime militaire a évincé les secours internationaux. Selon des chercheurs de l’Université Johns Hopkins aux États-Unis et des volontaires birmans de l’équipe d’assistance d’urgence Eat-Burma, l’armée birmane a privé de secours ses propres citoyens en établissant des points de contrôle et en arrêtant ceux qui tentaient de fournir de l’aide.

Le jeudi 8 mai, Gareth Evans, président de l’International Crisis Group et membre du comité consultatif du Secrétaire Général de l’ONU sur la prévention des génocides, invoque le droit d’ingérence humanitaire au Conseil de sécurité. La demande de cet ancien ministre australien des Affaires étrangères est immédiatement rejetée par la Chine et la Russie. Présentée comme provocatrice et prématurée, elle relève tout de même de la responsabilité de protéger impliquant l’utilisation de tous les moyens, y compris la force si nécessaire, pour acheminer de l’aide aux populations civiles en souffrance. Jusqu’ici, les actions du Conseil de sécurité ont été insuffisantes. L’ombre du veto de la Chine et de la Russie empêche toute forme d’action concrète de sa part.

Sous la pression internationale, l’armée birmane a finalement lâché du lest et a accepté une aide d’urgence des États-Unis. Malgré l’ampleur de la catastrophe, le gouvernement entendait gérer lui-même les aides matérielles et financières, soit des dizaines de millions d’euros. La raison ? Éviter toute remise en cause de sa légitimité. Les ONG ont fini par obtenir des visas pour leur personnel et des autorisations pour certaines zones à la suite d’une conférence à Rangoun, sous l’égide du secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Après ce déblocage, une véritable déferlante humanitaire s’est déclenché, pour aboutir à une apogée en août 2008, avec pas moins de 200 agences du programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Le passage de Nargis a permis de facto aux acteurs de l’humanitaire de pénétrer et de s’implanter en Birmanie.

L’arrivée au pouvoir de la Ligue nationale démocratique : Belote et Re

L’année 2015 a réveillé tous les espoirs de la population birmane. La victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie aux législatives a constitué un moment historique pour toutes les personnes qui ont lutté pour promouvoir la démocratie et les droits humains dans le pays. Pourtant, bien vite, l’auréole de la déesse démocrate est tombée et ses fervents défenseurs sont forcés de constater que deux gouvernements coexistent aujourd’hui : le gouvernement civil et l’armée.

Une des améliorations notables en Birmanie vise la société civile. Pendant plus de trente ans, aucune organisation indépendante de l’État n’a été autorisée par l’armée. Mais le changement intervient avec la promulgation de la nouvelle loi sur l’enregistrement des associations (ARL) en juillet 2014. Pour autant, le gouvernement qui permet à ces organisations d’exister est celui-là-même qui les surveille de près. Avec pour leitmotiv « accroître l’efficacité » et « stopper » le gaspillage des fonds, le gouvernement renforce les mécanismes de contrôle, et élargit considérablement les exigences en matière de rapports bureaucratiques auprès de la société civile. « Cela pousse certaines organisations à ne pas avoir d’existence légale. D’autre part, le gouvernement ne reconnaît pas toutes les organisations, dans le sens ou seules certaines sont consultées et ont la possibilité de transmettre leurs recommandations – pour des projets de loi par exemple, ou autour des négociations de paix », indique Camille Cuisset, coordinatrice d’Info Birmanie, l’association française de plaidoyer et de défense des droits humains en Birmanie.

À ce jour, la plus grande vitrine de la crise humanitaire en cours en Birmanie reste le Bangladesh. Plus de 720 000 réfugiés Rohingya vivent dans des camps depuis le 25 août 2017, après avoir fui l’État d’Arakan. De nombreux rapports listent les violences et tortures auxquelles ces hommes, femmes et enfants ont été confrontés. Les humanitaires tentent de faire face à cette situation d’urgence, mais les problèmes sanitaires et alimentaires restent importants. Les enfants sont, en grand nombre, touchés par la malnutrition. L’an dernier, au lendemain du 25 août, l’ONU a mis un terme aux distributions dans le nord de l’État d’Arakan. Le bureau de coordination des Nations Unies en Birmanie a ainsi justifié la suspension des livraisons : « La situation en matière de sécurité et les restrictions imposées par le gouvernement sur le terrain nous rendaient incapables de distribuer de l’aide. » Seize autres organisations non gouvernementales dont Oxfam et Save the Children, se sont également plaint que le gouvernement limite l’accès à la zone de conflit.

Dans l’État Kachin, au nord-est de la Birmanie, le cessez-le-feu a été rompu en 2011, après avoir été respecté dix-sept années durant. Depuis, les affrontements entre l’armée birmane et la KIA ont repris, poussant pas moins de 120 000 personnes, majoritairement des chrétiens, à fuir les combats. Dans cet État, des actions sont menées par des associations birmanes basées en Thaïlande. Si ces associations ont fait le choix de passer la frontière, c’est pour mieux faire entendre leur voix et rendre audible le plaidoyer international. « Certaines organisations ont choisi de rester en Thaïlande car cela leur permet de mener des actions de plaidoyer international et d’exercer une pression sur les militaires. Ceux qui ont fait ce choix dénoncent le fait que, s’ils travaillaient avec le gouvernement, ils ne pourraient rien faire. Mais leur situation est fragile car les donateurs exercent une pression croissante à leur encontre, et ils perdent régulièrement des subventions », déplore Camille Cuisset.

Le 10 août dernier, la Birmanie a demandé au Bangladesh de cesser de fournir l’aide humanitaire dont dépendent 6 000 Rohingyas bloqués à la frontière entre les deux pays, a indiqué le ministère bangladais des Affaires étrangères. Ces Rohingyas sont coincé dans un no man’s land entre les deux pays après avoir refusé d’entrer au Bangladesh voisin lorsqu’ils fuyaient des exactions commises par l’armée. La Birmanie a alors proposé d’organiser une chaîne d’approvisionnement humanitaire de son côté de la frontière. Mais comment être sûr que le pays fournira régulièrement de l’aide humanitaire à cette population ?

Par Pauline Autin - Asialyst - 22 Août 2018