Son engagement débute alors qu’elle a 17 ans. Désireuse d’exprimer sa propre voix sur l’éducation sexuelle des jeunes, elle ouvre un blog où elle utilise déjà son pseudonyme actuel. Après avoir réalisé que les Cambodgiens préfèrent la vidéo à la lecture, elle débute ses vlogs cinq ans plus tard. Le succès est quasi immédiat. Aujourd’hui, un an et demi après l’ouverture de sa page Facebook A Dose of Cath, elle revendique 240 000 abonnés et ses vidéos peuvent atteindre les 2 millions de vues.

Parler simplement de sexualité

Les thèmes abordés par Catherine Harry - un nom d’emprunt adopté en l’honneur de sa passion pour la langue anglaise - font d’elle une pionnière dans son pays. Elle traite en effet le plus fréquemment de thèmes féministes avec en tête de liste, le sexe. Dans le royaume, où l’éducation sexuelle est encore inexistante, où la prostitution continue de faire des ravages et où les violences sexuelles infligées aux femmes sont encore monnaie courante, le courage de Catherine Harry qui caractérise le plus son travail.

Si elle s’est elle-même donné la possibilité d’étudier les questions relatives à la sexualité en se documentant seule, ce privilège n’est à la portée que d’une infime partie des Cambodgiens. Cette absence de ressources est en partie due au fait que très peu de ces documents sont écrits en khmer. Catherine Harry utilise donc les moyens d’atteindre les publics les plus vastes possible, le web, ainsi que la langue khmère. Sur chaque vidéo sont tout de même ajoutés des sous-titres en anglais, pour permettre au public international de connaître son travail.

Le message est direct. Pour Catherine, « il faut apprendre aux jeunes filles à comprendre leur corps et leur enseigner la liberté de choix, elles doivent saisir que leur destin n’est pas tracé et qu’elles ne sont pas obligées de se soumettre à la société patriarcale cambodgienne ». Car le code de conduite pour les femmes cambodgiennes, le Cbap Srey, maintient une influence encore décisive pour la société actuelle. Ces normes, pourtant écrites aux alentours du 15e siècle, ont tellement été enseignées à l’école que leur imprégnation dans l’esprit des Cambodgiens et Cambodgiennes, notamment ruraux, est incommensurable. Ce code est notamment utilisé par de nombreux agents de police lorsque leur sont rapportés des cas de violence domestique, selon Catherine : « Je crois en la richesse de la culture cambodgienne, je pense seulement que certains aspects de ces traditions doivent rester dans le passé, il me paraît inconcevable de continuer à vivre en obéissant à certaines règles rédigées il y a plusieurs siècles ».

Un chemin vers l’éducation sexuelle

Catherine Harry se veut une figure féminine de l’éducation sexuelle pour les plus jeunes. Avec l’absence de cours officiels à l’école publique comme privée, le seul accès que possèdent les adolescents vers ce thème reste Internet. Cela pose l’éternelle question de la véracité des informations disponibles sur la toile. « L’apprentissage sexuel à travers la pornographie ne peut être la seule voie. C’est pourquoi j’espère que mes vidéos puissent apporter une vision plus féminine, notamment en matière de consentement, concept qui reste très flou chez les Cambodgiens ».

Mais dans un pays où la majorité des habitants n’a pas un accès assuré à la contraception ou à l’avortement, l’éducation sexuelle doit prendre un chemin différent. Elle ne doit en tout cas pas uniquement s’adresser aux jeunes filles, et l’apprentissage passe aussi par l’éducation des jeunes garçons. Car si le Cambodge possède parfois encore une image de matriarcat, cet argument est loin d’être fondé selon Catherine Harry : « Depuis la colonisation française, l’influence féminine, même au sein du foyer, a largement diminué. Si les femmes sont encore en charge de gérer les revenus de la maison, ce n’est souvent qu’une façade et les hommes restent dans l’immense majorité les preneurs de décision. Les grandes entreprises restent en majorité gérées par des hommes ».

Au cœur de la controverse

Catherine Harry peut se prévaloir d’être la seule personnalité cambodgienne à parler ouvertement et publiquement de la sexualité. Peu d’influenceurs osent en effet s’attaquer à ce débat au Cambodge. Et la principale raison n’est pas forcément le manque de volonté mais plutôt la peur de se retrouver au centre d’un débat qui remue les convictions les plus ancrées de toute une population. La jeune femme reçoit en permanence des insultes et commentaires haineux qui en arrêteraient beaucoup d’autres.

Si l’éducation est très certainement la voie royale vers l’indépendance des femmes et des jeunes filles, la politique doit également, selon Catherine Harry, avoir un rôle à jouer. Le cruel manque de femmes dans la sphère politique freine dangereusement le progrès. Selon elle, les décisions prises par les hommes politiques peine à prendre en considération les conséquences qu’elles peuvent avoir sur la génération de jeunes filles qu’elles sont censées atteindre. C’est pourquoi des sujets tels que la contraception féminine, l’accès à l’avortement ou le harcèlement sexuel envers les femmes sont à peine traités dans le débat politique cambodgien. Catherine Harry souligne qu’elle ne peut pas compter sur le soutien de figures publiques, aussi bien hommes que femmes, compte tenu de leur prudence sur ce terrain. Devant le conservatisme de la société cambodgienne, un soutien affiché aux thèses féministes de la vlogueuse peut être vu comme dangereux.

Mais le soutien de nombreuses femmes et jeunes filles qu’elle rencontre lors de forums ou d’événements divers pour lesquels elle est amenée à parler lui confère l’énergie et le courage de continuer sur le chemin d’une liberté absolue et d’une éducation sexuelle pertinente pour les femmes cambodgiennes d’aujourd’hui. Son travail, dont elle peut décemment vivre grâce à des partenariats publicitaires, suscite parfois l’hostilité mais elle croit plus que jamais à la puissance de ses mots pour tenter de faire évoluer les mentalités dans le royaume.

Par Victor Bernard - Lepetitjournal.com - 19 septembre 2018