L’oeuvre plonge au cœur de villages cambodgiens encore marqués par le règne sanglant des Khmers rouges. Le film tente de montrer comment les survivants se souviennent de cette période. Et comment ils essayent de guérir leurs blessures, eux qui foulent le sol sous lequel reposent sûrement leurs proches disparus et exécutés.

Vive émotion

“Il en faut des années, pour se perdre. Des nuits. Des jours. Des Larmes. Des mots. Jusqu’à l’oubli du mot “douleur”. La voix off, en Français, de Randal Douc livre, dès la première scène, une réflexion personnelle sur la perte des proches. Ces quelques phrases en Français rythment, à plusieurs reprises, le film de Rithy Panh, récurrence poétique contrastant avec cette peinture de la douleur dans l’intimité des villages et des familles.

Les survivants de l’époque du régime de Pol Pot évoquent le travail forcé, les viols, les exécutions, la faim dont leurs proches ou eux même ont été victimes. Ces horreurs sont racontées parfois avec une impassibilité déconcertante parfois avec une émotion très vive. Mais, des réactions qui traduisent le stigmate incroyablement fort laissé par cette période. Leurs paroles sont toujours illustrées d’exemples personnels, racontés sur un ton grave, mais sans complainte.

Rites

Aux entretiens se mêlent des scènes de rites, à travers lesquels les survivants tentent d’entrer en contact avec leurs proches disparus qui n’ont pas eu de sépulture. Des rites pour retrouver leurs corps et comprendre leur histoire. Ces scènes intimes décrivent à la perfection le rapport que ces descendants de victimes entretiennent avec leurs morts. Et montrent que, quarante ans plus tard, la douleur est toujours aussi vive.

Figés par le temps

Ces scènes sont entrecoupées de paysages paisibles, comme figés par le temps, les feuilles des arbres par le vent. Rithy Pahn semble vouloir prendre le temps nécessaire, pour donner au spectateur le paysage de ce pays qui porte encore les cicatrices des Khmers rouges. Le rythme lent des scènes nous plonge, nous aussi, dans l’attente et nous fait prendre conscience de l’importance du temps qui s’écoule, pour ces survivants qui cherchent encore à panser les plaies laissées par la perte de leurs proches.

La pureté et la simplicité de ces images contrastent avec la symbolique très présente. Ainsi d’un arbre dont coule la résine rouge sang. Ou de photos des familles et victimes, qui s’effacent pour disparaître sous les effets spéciaux de Rithy Panh.

A travers ce film, Rithy Panh fait aussi écho à l’histoire de sa propre histoire. Il a en effet perdu sa famille après avoir été expulsé vers un camp de travail sous le régime des Khmers rouges.

Les tombeaux Sans Noms est un documentaire puissant sur ces atrocités subies dans les campagnes durant le régime des Pol Pot. Une sorte de prolongement naturel du chef d’oeuvre S-21 et de toutes ces oeuvres fortes du talentueux cambodgien qui ont suivi et qui nous jettent en plein visage l’effroi de cette période noire du royaume.

Par Adèle Tanguy - Cambodge Mag - 24 septembre 2018