«Je suis prête à reconnaître que nous avons des défis à affronter, en particulier en ce qui concerne Rakhine et les difficultés que nous avons sur le front de la paix», a déclaré la dirigeante citée par l’AFP en référence à cet Etat de l’ouest de la Birmanie, où vivaient les membres de la minorité musulmane des Rohingyas. Plus de 700 000 Rohingyas ont fui, en 2017, les violences des militaires birmans et de milices bouddhistes et se sont réfugiés au Bangladesh voisin, où ils vivent depuis dans d’immenses campements de fortune. L’Organisation des Nations unies (ONU) a parlé de «génocide».

«Nous ne cachons pas cet état de fait à nos amis», a-t-elle déclaré devant un parterre d’hommes d’affaires japonais, en amont d’un sommet qui doit réunir, à Tokyo, des représentants de pays d’Asie du Sud-Est. Ancienne icône de la démocratie, prix Nobel de la paix, la dirigeante birmane a été critiquée pour sa froideur, son manque de compassion et d’action devant le sort réservé aux musulmans rohingyas. Elle n’a jamais condamné les violences. «Nous avons conscience que la paix, la réconciliation, l’harmonie, l’Etat de droit, les droits de l’homme, que tout ceci doit être pris en compte, quand on cherche plus d’investissements, plus d’opportunités économiques », a-t-elle poursuivi. «Nous voulons être très ouverts et transparents envers nos amis», a-t-elle dit. «Si vous avez des préoccupations, des inquiétudes, discutons-en s’il vous plaît au grand jour.» Elle doit rencontrer aujourd’hui le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, hôte du sommet.

Les accusations des nations unies rejetées

Fin août, la Birmanie a rejeté le rapport des enquêteurs de l’ONU accusant son armée de «génocide» à l’encontre des musulmans rohingyas. Le porte-parole du gouvernement birman, Zaw Htay, a indiqué ne «pas avoir autorisé la MEF (Mission d’établissement des faits de l’ONU) à entrer en Birmanie». «C’est pourquoi nous n’acceptons aucune résolution du Conseil des droits de l’homme», a-t-il poursuivi. Il a appelé à la création d’une «commission d’enquête indépendante» par la Birmanie pour répondre aux «fausses allégations des agences de l’ONU». Aussi, le porte-parole du gouvernement birman a fustigé la décision de Facebook de fermer la page du général Min Aung Hlaing, pour «violations des droits de l’homme», estimant que cette mesure nuit aux efforts du gouvernement birman pour promouvoir la «réconciliation nationale». De son côté, l’ambassadeur birman auprès de l’ONU, Hau Do Suan, a rejeté les conclusions du rapport onusien et mis en cause l’impartialité des enquêteurs.

«Le moment choisi pour rendre public de manière hâtive ce rapport, à la veille de la réunion du Conseil de sécurité, soulève de sérieuses questions», alors que le document était attendu le 18 septembre, a-t-il soutenu. Dans leur rapport publié en août, les enquêteurs de l’ONU ont affirmé que les principaux généraux de Birmanie, dont le chef de l’armée, Min Aung Hlaing, devraient faire l’objet de poursuites internationales pour «génocide» contre les Rohingyas. En la circonstance, Mme Aung San Suu Kyi, a opté pour le silence et évite ainsi tout conflit avec les militaires, force politique puissante avec laquelle elle tente de composer depuis son arrivée au pouvoir début 2016.

Les experts de l’ONU déplorent qu’elle n’ait pas utilisé son «autorité morale» dans la crise et que son gouvernement ait nié tout problème et empêché l’enquête de l’ONU. Ils appellent le Conseil de sécurité à saisir la Cour pénale internationale (CPI) par le biais d’une résolution ou à créer un tribunal international ad hoc, comme pour le Rwanda ou l’ex-Yougoslavie.

La probabilité d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur le «génocide» rohingya est faible, car la Chine et la Russie pourraient faire valoir leur droit de veto. En parallèle, pour l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, «les faits de nettoyage ethnique contre les Rohingyas doivent être décrits et entendus». Les Rohingyas sont une minorité musulmane de Birmanie, vivant dans l’Etat de l’Arakan. La Constitution birmane de 1947 reconnaît aux Rohingyas un statut légal et le droit de vote. Mais l’instauration en 1962 de la dictature militaire complique la situation pour les nombreuses minorités ethniques du pays, dont les droits sont niés par le pouvoir central. En 1978 puis en 1991-1992, une campagne de répression de l’armée pousse quelque 250 000 Rohingyas à se réfugier au Bangladesh. Certains parmi eux sont revenus, sous la contrainte de Dacca. La loi birmane sur la nationalité de 1982 a laissé les Rohingyas apatrides. Estimant qu’ils ne pouvaient fournir la preuve de leur présence sur le territoire avant 1823 (soit avant la première guerre anglo-birmane), la nationalité birmane leur a été retirée. Le 5 septembre 2017, Aung San Suu Kyi a déclaré que la situation en Arakan est noyée sous un «iceberg de désinformations».

EL Watan (.dz) - 9 octobre 2018