Ce vendredi à Bruxelles se tient le douzième sommet Europe-Asie, où seront présents 53 chefs d’Etat et de gouvernement, dont le général Prayuth Chan-o-cha, à la tête de la junte militaire qui a pris le pouvoir en Thaïlande par un coup d’Etat il y a quatre ans. A cette occasion, Somyot Prueksakasemsuk, 56 ans, un opposant qui vient de purger sept années en prison pour des raisons politiques, veut dénoncer le musellement de toute opposition au pouvoir. Nous l’avons rencontré à Paris.

Qu’est-ce qui vous a valu cette condamnation ?

Quatre ans après le précédent coup d’Etat militaire, en 2006, qui a renversé le Premier ministre Thaksin Shinawatra, j’étais rédacteur en chef d’une revue politique, La voix de Thaksin, quand des manifestations ont réclamé la dissolution du Parlement et l’organisation d’élections libres. L’armée les a réprimées brutalement, faisant près de 100 morts et 2000 blessés. J’ai été arrêté pour la publication de deux articles, dont je n’étais pas l’auteur, considérés comme blasphématoires vis-à-vis de la monarchie. L’un d’eux était une fable historique que la police a interprétée comme une critique du rôle du roi dans ces événements. Après trois ans de préventive, j’ai été condamné pour crime de lèse-majesté. J’ai été libéré en mai dernier, après sept années de prison, sans réduction de peine.

Quelles ont été vos conditions de vie en prison ?

On nous traite comme des animaux en cage, pas comme des êtres humains. Les prisons sont surpeuplées, on est 20 ou 50 par cellule. Dans l’une d’elles, on était 200. Comme il n’y avait pas assez de place au sol, on dormait à tour de rôle, vingt par vingt. Il n’y a aucun espace de liberté, on est contrôlés en permanence par des caméras et des gardiens. On n’a même pas de toilettes où l’on pourrait s’asseoir. On n’a pas le droit de lire, sauf les livres religieux que la prison nous fournit, et les programmes télé ne sont pas libres. Mon seul lien avec l’actualité était les grands titres des journaux que mes amis me montraient pendant les visites. Les premières années, on m’a déplacé de prison en prison, dans huit provinces différentes. C’était très dur de m’adapter et à chaque transfert on me mettait des chaînes aux pieds. J’ai fait des tentatives de suicide mais la prison m’a empêché de mourir car mon cas était trop médiatisé. La mobilisation internationale a au moins permis l’amélioration de mes conditions de détention, même si, en sept ans, j’ai perdu ma famille et mon travail, que ma santé s’est détériorée et que mes genoux se sont abîmés.

Qu’est-ce qui vous a surpris à votre libération, en mai dernier ?

J’ai quitté une prison pour une autre, plus grande. La situation politique s’aggrave. On est maintenus sous cloche, comme sous une coquille de noix de coco. Depuis le coup d’Etat de 2014, il n’y a plus de liberté d’expression, ni de liberté de se regrouper à plus de cinq personnes pour des motifs politiques. La justice, la loi de lèse-majesté, qui empêche de dire toute chose négative sur la monarchie, comme la loi sur la dissémination de «fausses nouvelles», sont des outils au service de la junte pour empêcher toute critique du pouvoir. Le 24 février seront organisées des élections en Thaïlande. Comment affirmer qu’elles seront libres et justes si les gens ne sont pas autorisés à se réunir, si les réseaux sociaux sont censurés, si un étudiant peut être condamné à deux ans de prison juste pour avoir partagé sur Internet un article de la BBC ? A Bruxelles, les chefs d’Etat européens doivent parler au Premier ministre thaïlandais, et lui demander d’abolir le crime de lèse-majesté et de rétablir la liberté d’expression. Car le peuple rêve toujours de démocratie.

Par Laurence Defranoux - Libération - 19 octobre 2018