Après l’annonce début octobre par la commissaire européenne au commerce Cecilia Malmström d’une future suspension du régime préférentiel Tout sauf les armes accordé au Cambodge, la chambre de commerce européenne au Cambodge Eurocham, dont la majorité des membres est française et fait partie de la chambre de commerce et d’industrie France-Cambodge, lui a adressé lundi 15 octobre une lettre pour lui faire part de ses préoccupations.

Eurocham exprimait depuis le début de l’année son inquiétude face à une éventuelle suspension de l’accord préférentiel européen. Arnaud Darc, président d’Eurocham et du groupe de restauration et d’hôtellerie Thalias, a rencontré Mme Malmström en mars 2018 pour lui faire part de ses préoccupations. L’accord préférentiel européen permet au Cambodge d’exporter ses biens et produits sur le marché européen sans être soumis à des droits de douane. L’Union européenne est le premier marché d’exportation pour le Cambodge. Le secteur du textile, qui emploie 800 000 ouvriers, représente une part très importante de ces exportations.

Selon Eurocham, la suppression de cet accord risquerait d’avoir de graves conséquences sur la compétitivité des entreprises européennes et les intérêts commerciaux de l’UE au Cambodge dans un contexte où la Chine renforce considérablement sa présence dans la région. Si Eurocham déclare partager les préoccupations de l’UE concernent les récents développements politiques du royaume, la chambre de commerce européenne considère que le dialogue et la coopération sont plus à même de répondre aux attentes de la Commission européenne et de soutenir le développement du Cambodge.

Dans sa lettre adressé à Cecilia Malmström, Eurocham demande une clarification des objectifs d’une suspension de l’accord, mais aussi des mesures que la Commission européenne souhaiterait voir mises en oeuvre au Cambodge.

Alors que la commissaire européenne a simultanément annoncé une suspension de l’accord préférentiel européen avec la Birmanie en raison de la crise des Rohingyas, Eurocham considère qu’un tel parallèle occulte la consolidation de la paix au Cambodge depuis la fin des conflits des années 80 et 90.

La communauté d’affaires européenne recommande en outre à l’Union européenne d’impliquer le secteur privé européen dans ses consultations concernant l’accord préférentiel.

Eurocham considère que les représentants du secteur privé au Cambodge développent des liens avec le gouvernement cambodgien favorables au développement du pays, qui risquent d’être mises à mal par la suspension du régime préférentiel.

Les chambres de commerce de France, d’Allemagne, d’Italie et d’Europe du Nord, qui sont membres d’Eurocham, ont indiqué partagé ses inquiétudes.

Le GMAC (Garment Manufacturers Association in Cambodia, association de producteurs du secteur textile au Cambodge), s’est déclaré « choqué » par l’annonce d’une suspension de l’accord préférentiel européen. Le secteur du textile, qui embauche environ 800 000 ouvriers représente une très importante part de ces exportations. Le salaire minimum de cette main d’oeuvre presque exclusivement féminine est de 170 dollars par mois. Une suspension motivée par des violations des droits de l’homme et du travail

L’annonce vendredi 5 octobre de la décision de la Commission européenne constitue le premier défi du gouvernement mis en place par le premier ministre Hun Sen après avoir remporté les élections du 29 juillet 2018.

La commissaire européenne a indiqué que cette décision était motivée par la détérioration de la situation en matière de respect des droits de l’homme, notamment en matière de liberté d’expression, droits des travailleurs et liberté d’association. L’accord préférentiel est soumis en droit au respect par le Cambodge de 15 conventions internationales de l’ONU et de l’organisation internationale du travail. La suspension effective de l’accord ne devrait pas avoir lieu avant un an, et la Commission européenne s’est engagée à maintenir un dialogue avec le gouvernement cambodgien.

La détérioration du climat politique s’est manifestée l’an dernier par la dissolution du CNRP, principal parti d’opposition cambodgien, accusé de préparer une « révolution de couleur » avec le soutien de puissances étrangères. Le président du CNRP Kem Sokha est désormais soumis à une assignation à résidence de fait, après un an de détention. De nombreux médias ont été contraints de fermer à l’automne 2017, et les ONG font l’objet d’un contrôle étroit de la part du gouvernement. Le parti du premier ministre Hun Sen, au pouvoir depuis 33 ans, a remporté la totalité des 125 sièges de l’Assemblée nationale en août dernier.

Depuis un an, le Cambodge fait l’objet de vives critiques de la part d’ONG internationales de protection des droits de l’homme comme Human Rights Watch, mais aussi de la part de la rapporteure spéciale de l’ONU pour les droits de l’homme au Cambodge, Rhona Smith.

Par Pierre Motin - Lepetitjournal.com - 24 octobre 2018