Le projet n’a pas d’équivalent : une équipe scientifique pluridisciplinaire va enquêter en Asie du Sud-Est sur les conséquences de l’épandage de l’agent orange, défoliant employé par les Etats-Unis durant la guerre du Vietnam, et sur les effets aujourd’hui des pesticides utilisés par l’agriculture dans la région. Le dossier de cette mission d’expertise sera déposé ce jeudi pour validation à la Maison des sciences de l’homme de Montpellier, où sont basés la grande majorité des scientifiques, praticiens et professeurs investis dans cette recherche clinique. Après le verdict historique rendu en août dans l’affaire du jardinier américain Dewayne Johnson contre le géant de l’agrochimie Monsanto (jadis producteur de l’agent orange et aujourd’hui du glyphosate), les résultats de l’enquête sont très attendus. «Malformations»

«L’agent orange et le distilbène sont des perturbateurs endocriniens extrêmement puissants qui auraient dû servir d’exemples, de précurseurs, pour montrer la contamination des milieux naturels et les effets transgénérationnels, explique Charles Sultan, endocrinologue pédiatrique et l’un des piliers du projet. Il n’est absolument pas exclu que le glyphosate et que d’autres pesticides employés aujourd’hui dans l’agriculture produisent les mêmes résultats. Cet effet transgénérationnel interpelle le médecin mais aussi le citoyen.»

Les objectifs de cette mission, évaluée à près de 300 000 euros, sont à la fois très ambitieux et très nombreux. En associant les sciences humaines (historien, ethnologue, sociologue), les praticiens (endocrinologue, psychiatre, épidémiologiste, biologiste) et le réseau associatif (vétérans, familles de victimes), l’équipe scientifique entend croiser les expertises françaises et vietnamiennes, multiplier les angles d’approche dans une région marquée par la plus importante guerre chimique du XXe siècle.

Entre 1961 et 1971, dans le cadre de l’opération «Ranch Hand», les Etats-Unis ont déversé environ 100 millions de litres d’herbicides, dont l’agent orange, au Vietnam. Cette substance est composée de deux molécules et d’un sous-produit, le «2,3,7,8-TCDD», plus connu sous le nom de dioxine de Seveso, extrêmement puissant et aux effets durables. «Au moins 386 kg de dioxine ont été déversés dans la nature et ont eu un impact sur plusieurs générations en provoquant des cancers, des malformations congénitales, des morts néonatales… rappelle le docteur en pharmacie Dorian Brunet, auteur d’une thèse sur l’utilisation de l’agent orange durant la guerre du Vietnam et ses conséquences sur la santé. Mais l’estimation pourrait être encore loin de la réalité car de fortes concentrations de dioxines ont été trouvées à des endroits qui n’étaient pas réfé rencés dans les archives américaines.»

«Tropisme»

On estime qu’entre 2 et 5 millions de personnes ont été contaminées par ces campagnes de défoliation dont l’«objectif double était de mettre les troupes ennemies à découvert et de détruire leurs récoltes», explique le professeur d’histoire Pierre Journoud, l’autre pilier du projet.

L’équipe scientifique va d’abord procéder à un état des lieux sur l’agent orange au Vietnam en identifiant les victimes, les types de maladies, de malformations, les régions les plus contaminées. Elle va aussi se livrer à une étude de cas témoins avec un échantillon d’enfants contaminés comparé à un autre ensemble sain. «Ça n’a jamais été fait jusqu’à présent», note Charles Sultan.

Troisième axe de recherche : une étude biologique sur le sang «pour mettre en évidence des résidus de dioxine, de pesticide», poursuit-il. «S’agit-il d’une contamination directe, par la chaîne alimentaire par exemple, ou épigénétique, avec transmission par le sang et les gamètes des parents ?» Enfin, un laboratoire effectuera des prélèvements de cheveux qui permettront notamment d’étudier l’impact des pesticides au Vietnam, mais également au Cambodge, en Thaïlande et au Laos.

«Les dioxines sont des pesticides, conclut Charles Sultan. Et l’agent orange est un modèle clinique extraordinaire pour étudier la relation de cause à effet des perturbateurs endocriniens.» L’historien Pierre Journoud se félicite d’avoir le soutien des autorités vietnamiennes et l’accès à de nouvelles archives : «Nous devrions revisiter la guerre chimique et sortir d’un tropisme exclusivement humanitaire. Quel rôle ont joué exactement les autorités du Sud-Vietnam dans ce recours massif aux défoliants ?» Mais les difficultés ne devraient pas manquer. Même quarante-trois ans après la fin de la guerre, «la question de l’agent orange reste sensible entre les Etats-Unis et le Vietnam», constate Pierre Journoud, qui pointe la «dimension culturelle au sein de la société vietnamienne pour expliquer les réticences et les pudeurs à évoquer le sort des victimes et de leurs proches». Et quand l’équipe abordera l’utilisation des pesticides aujourd’hui, elle risque également d’affronter de redoutables moulins à vent.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 24 octobre 2018