Durant l’un de ses reportages au Cambodge, Jacques Bekaert se rend dans la région montagneuse de Phnom Malai au sud-ouest du pays, un bastion khmer rouge dans les années 1980 et 90. Le journaliste fait escale dans un hôtel sans nom. La grisaille uniforme de l’établissement finit par s’expliquer : l’hôtel appartient à Ieng Sary, ex-ministre des Affaires étrangères et « frère numéro trois » de « l’organisation révolutionnaire » qui gouverna le Cambodge de 1975 à 1979. L’un de ces hôtels utilisés pour emprisonner, interroger et torturer.

Nous étions trois. Khuon, mon ancien guide, « surveillant » au Cambodge, vite devenu un ami et un complice, et Bill Burke, photographe attaché au Musée des Beaux Arts de Boston, spécialiste du Polaroid en noir et blanc. Ce n’était pas notre première escapade. En 1989, ayant obtenu un précieux visa pour le Cambodge, nous avions parcouru le pays dans une vieille Lada du département de presse (rattaché au ministère des Affaires étrangères). Nous étions à la recherche de camps militaires vietnamiens, et de boissons fraîches – très rares car l’électricité était fragile et ne fonctionnait, même à Phnom Penh, que par à coup. Une décennie plus tard, nous voici en l’an de grâce 1999 à Pailin, au Phnom Malai, ancienne région khmère rouge, désormais ralliée au Premier ministre Hun Sen.

L’hôtel, le seul à l’époque dans cette ville chaotique, n’avait pas de nom. Il y avait deux types de chambres : deux grandes avec fenêtres, et toutes les autres sans fenêtre. Soucieux de notre budget, nous avions choisi les chambres sans fenêtre. Pas d’électricité. Pour avoir une vague notion de l’heure, une seule solution : sortir et scruter le ciel.

La région de Phnom Malai est riche en pierres précieuses. Un couple, des échantillons plein les poches, tenta de nous en vendre. Nous étions les seuls occidentaux – donc très riches – en ville. Khuon nous mit en garde : elles sont peut-être fausses. Par contre au marché local, outre des officines de médicaments de toutes couleurs, dont personne ne savait à quoi ils servaient, Bill trouva une veste d’officier de la police cambodgienne à sa taille.

En fin d’après-midi, au milieu d’un parc, j’aperçus un grand panneau : « Ici Hotel. » « Allons voir, » dis-je. Le parc n’avait manifestement plus été entretenu depuis longtemps. L’hôtel, au moment du coucher de soleil, apparaissait gris, monolithique, inquiétant. « Bonjour, il y a quelqu’un ? » Un homme âgé, vêtu de gris, sortit du bâtiment. Khuon lui expliqua que nous étions des clients potentiels. « On peut visiter ? » Un jeune homme, tout aussi vêtu de gris, nous rejoignit. Silencieux. L’accueil manque de chaleur. Le rez-de-chaussée est sombre, gris bien sûr, lugubre. Dans un coin sont entassées de vieilles chaises en fer. « Et les chambres ? » Elles sont à l’étage. Nous entrons dans la première. Surprise, tout est gris : les murs, la chaise, le sommier. Pas même une table. « Les toilettes ? » L’homme nous regarde. Il n’a pas l’air de comprendre. Dans le parc sans doute, al fresco. « Qui est le propriétaire de cet hôtel ? » « Le camarade Ieng Sary. » Ieng Sary, Brother number three. Le numéro trois des Khmers rouges. Tout s’explique. Cet hôtel peut devenir un centre de détention en quelques minutes. Les chambres me rappellent les cellules de Tuol Sleng, l’ancienne école secondaire trasnsformée en centre d’interrogatoire et de torture sous le nom de S-21.

Ce même Ieng Sary que j’avais en 1983 rencontré dans le salon « indonésien » du bâtiment des Nations Unies, en compagnie de William Shacross. Ieng Sary a qui nous avions demandé combien de Cambodgiens étaient morts durant le règne de ses amis Khmers Rouges, et qui nous avaient répondu : « – Au moins trente mille, assassinés par les Vietnamiens, des gens terribles, messieurs. – Et par l’Angkar* ? – Mais personne, jamais nous n’aurions touché à un seul cheveux de nos frères Khmers. »

Ieng Sary dont l’épouse Ieng Thirith m’avait dit plus tard, lors d’une réception aux Nations Unies, qu’il travaillait nuit et jour pour libérer le Cambodge du « joug vietnamien », et qu’il aimait à l’occasion un verre de champagne. Ieng Thirith qui m’avoua qu’elle préférait voler avec Swissair. « Vous savez que l’insigne de Swissair, c’est le drapeau rouge avec une croix blanche. C’est un peu comme la croix rouge, et les terroristes n’osent pas attaquer ces avions-là. Je m’y sens en sécurité. » Le lendemain matin, au petit-déjeuner, dans les jardins de notre hôtel sans nom, Khuon nous dit qu’il a passé une nuit horrible. « Ma chambre a été envahie par des fantômes, par les esprits des gens qu’ont tués Ieng Sary et ses camarades. J’ai eu peur hier soir que vous vouliez rester dormir dans l’hotel de Ieng Sary. » « Non, cher Khuon, Bill et moi sommes peut être aventureux, voire un peu aventuriers, mais loger dans cette prison, non, jamais. Nous ne sommes pas fou à ce point. »

Par Jacques Bekaert - Asialyst - 26 octobre 2018