La visite d'un dirigeant français au Vietnam n'est jamais anodine. Celle qu'y effectuera Édouard Philippe, du 2 au 4 novembre, avant de se rendre le 5 en Nouvelle-Calédonie, n'échappera certainement pas à cette règle, façonnée par une longue histoire commune. Le déplacement du premier ministre coïncide cette année avec le quarante-cinquième anniversaire des relations diplomatiques franco-vietnamiennes et les cinq ans d'un partenariat stratégique noué sous François Hollande.

Le chef du gouvernement sera accompagné des ministres Gérald Darmanin et Agnès Buzyn et du secrétaire d'État Mounir Mahjoubi. À Matignon, on souligne que la délégation sera «représentative de la diversité du lien entre nos deux pays» - parlementaires, personnalités scientifiques (le mathématicien et député LaREM Cédric Villani cochant les deux cases) ainsi que des représentants du monde culturel, certains issus d'une communauté vietnamienne forte dans l'Hexagone de 300.000 personnes.

À Hanoï, Édouard Philippe s'entretiendra avec le secrétaire général du Parti communiste, Nguyen Phu Truong, l'homme fort du régime qui a repris les attributions du président de la République, décédé brutalement en septembre dernier. Dans la capitale vietnamienne, le premier ministre inaugurera les nouveaux locaux du lycée français Alexandre Yersin. Lors d'une rencontre avec des jeunes, un moment auquel il tient, il mettra l'accent sur le défi climatique dans un pays très affecté par les mutations environnementales.

Samedi, le premier ministre, qui raconte volontiers avoir «davantage appris durant (son) service militaire qu'à l'ENA», sera sur le champ de bataille de Dien Bien Phu, vingt-cinq ans après la visite historique de François Mitterrand dans cette Vallée perdue - titre d'un beau roman de Philippe de Maleissye - où se joua la défaite militaire de la France en Indochine en 1954.

Tirer parti de l'atout vietnamien

À Ho Chi Minh Ville, l'ancienne Saïgon, le premier ministre consacrera son programme à la santé - 3000 médecins vietnamiens ont été formés en France - et à l'innovation, en rencontrant notamment de jeunes entrepreneurs français et vietnamiens. Les représentants de 65 entreprises hexagonales feront le voyage pour l'occasion. Les signatures de plusieurs contrats sont attendues, indique-t-on à l'Hôtel Matignon, où l'on insiste sur les opportunités d'un pays de 95 millions d'habitants, où le rythme de croissance avoisine les 7 % annuels et qui s'ouvre progressivement à la consommation des marques occidentales.

Pourtant, la France, quoique active, n'a jamais vraiment su tirer parti de son atout vietnamien. Ses parts de marché, inférieures à 1 %, deux fois moins que l'Allemagne, sont qualifiées à Paris d'«insatisfaisantes». L'ambition, souligne-t-on, est de «décloisonner»les relations avec un pays dont «le système de développement reste très centralisé».

Une carte est à jouer dans la mesure où le Vietnam est demandeur de contacts. En effet, le pays a amorcé ces derniers mois une réorientation stratégique, n'hésitant plus à assumer un leadership régional face aux ambitions maritimes chinoises et s'ouvrant à d'autres partenaires que ses voisins immédiats. L'«axe indo-pacifique», vanté par Emmanuel Macron, figure désormais au rang de priorité pour la diplomatie de Hanoï, qui s'est récemment rapprochée de l'Inde.

Les messages de respect du droit de la mer et de liberté de circulation maritime, mis en avant par Paris dans ces parages en proie à l'expansionnisme chinois, suscitent logiquement un écho favorable. Des bateaux de la Marine nationale ont fait escale au Vietnam et l'armée de l'air y a projeté plusieurs avions, de chasse et de transport, dans le cadre de la mission «Pégase», en août dernier. À Paris, on se dit prêt à «aider le Vietnam» pour ses équipements militaires, un domaine où la Russie conserve traditionnellement de fortes positions.

Retour à Dien Bien Phu

Édouard Philippe fera samedi une étape de quelques heures à Dien Bien Phu. Pour ce geste mémoriel, le premier ministre a souhaité être accompagné d'anciens combattants. William Schilardi, 85 ans, ancien caporal-chef, présent durant toute la bataille, et le colonel Jacques Allaire, 92 ans, alors un des lieutenants du général Bigeard, seront du voyage. «Il s'agit de regarder le passé de manière confiante, de le regarder en paix, même s'il est douloureux», explique-t-on dans l'entourage du premier ministre. «Il faut aller de l'avant avec le Vietnam en s'appuyant sur une mémoire partagée», ajoute-t-on.

Sur le site de la bataille qui sonna le glas de l'Indochine française, Édouard Philippe déposera une gerbe au monument aux morts français - bâti à l'initiative d'un légionnaire, Rolf Rodel - et au mémorial vietnamien. Outre l'inévitable passage au PC du général de Castries, sur lequel les soldats Vietminh lancèrent l'assaut final, le 7 mai 1954, le chef du gouvernement grimpera sur trois des fameuses collines aux noms de femmes, Éliane, Gabrielle et Béatrice. Ces deux dernières revêtaient pour le Viêt-minh une importance décisive et leur chute, entre le 13 et le 15 mars, marqua un tournant dans la féroce bataille de cinquante-sept jours qui s'engageait alors: dominant la piste d'aviation, les bodoi (les soldats viêt-minh) étaient en mesure, grâce à leur artillerie, de rendre dès lors quasiment impossible l'atterrissage des avions susceptibles d'approvisionner le camp français ou d'évacuer les blessés.

Par Alain Barluet - Le Figaro - 1er Novembre 2018