Et d’obtenir des indications sur ceux déjà mis au jour, notamment le nombre de personnes qui y sont enterrées. Le tout grâce à des signaux radars ensuite convertis en images 3D.

À proximité d’une école dans la campagne cambodgienne, un homme pousse avec précaution une machine ressemblant à une tondeuse à gazon sur laquelle est embarqué un radar. Son but : identifier des charniers khmers rouges et en percer les mystères.

Près de 20 000 fosses communes ont été retrouvées depuis la chute du régime de Pol-Pot, responsable d’un génocide qui a fait quelque deux millions de morts entre 1975 et 1979.

Mais c’est la première fois que « des technologies de pointe sont utilisées », souligne Pheng Pong-Rasy, responsable des recherches pour le centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), à l’origine du projet.

L’objectif est double : tenter de découvrir de nouveaux charniers, mais aussi obtenir des indications sur ceux déjà mis au jour, notamment le nombre de personnes qui y sont enterrées.

Ainsi, fin octobre, des chercheurs se sont rendus dans le village de Chi-Phuch de la province de Prey Veng, au sud du pays, une région où beaucoup d'« ennemis » du régime ultra-maoïste ont été exécutés.

Leur terrain d’enquête : des terrains situés près d’un lycée car une fosse commune a déjà été découverte à proximité et des témoignages suggèrent qu’il pourrait y en avoir d’autres.

L’équipe effectue des relevés précis des lieux, puis le radar est actionné et envoie des signaux, convertis par la suite en images 3D.

La machine réagit différemment « lorsqu’elle détecte la présence d’un objet sous terre ou que la terre a été remuée à cet endroit », explique l’Américain Michael Henshaw, directeur général de SparrowHawk Far East, entreprise basée au Cambodge chargée des recherches.

Cette technologie est utilisée habituellement « pour détecter des équipements souterrains tels que des conduites d’eau ou des câbles électriques, ou encore par les archéologues pour retrouver d’anciennes structures souterraines. Elle a aussi permis d'identifier des fosses communes » dans d’autres pays, ajoute-t-il.

Des radars de géolocalisation ont notamment été utilisés en Espagne pour localiser des sépultures datant de la guerre civile ou en Bosnie pour retrouver des charniers du conflit qui secoua le pays entre 1992 et 1995.

En septembre 2018, ils ont également permis la découverte au Mexique d’au moins 166 cadavres dans une fosse commune de l’État de Veracruz, un territoire gangrené par la violence des cartels de la drogue.

« Anomalies »

À Chi-Phuch, sous le regard attentif des élèves de l’école toute proche, Michael Henshaw examine les résultats préliminaires donnés par la machine.

Il relève sur la courbe dessinée sur l’écran des « anomalies » qui pourraient indiquer la présence de corps décomposés.

« Cela montre clairement qu’il y a quelque chose sous la terre et qu’il y en a beaucoup », souligne-t-il.Plusieurs jours seront nécessaires pour qu’un logiciel analyse ensuite les données.

Toutefois, dans le cas où des indices corroborant la présence d’une fosse commune seraient découverts, aucune fouille ne sera effectuée car, conformément aux traditions religieuses de ce pays largement bouddhiste, les victimes doivent rester là où elles se trouvent, pour ne pas perturber le repos de leurs âmes.

« Ils sont déjà morts sans justice. Si nous fouillons leur tombe, cela détruira leur âme », déclare Pheng Pong-Rasy.

Pour Youk Chhang, directeur du DC-Cam, qui accumule depuis 1995 les documents sur le génocide khmer rouge, cette mission scientifique reste tout de même indispensable.

Ces dernières années, plusieurs procès, conduits par un tribunal international mis en place à Phnom Penh avec l’aide de l'ONU, ont abouti à la condamnation d’un ancien cadre et de deux des plus hauts dirigeants du régime.

Mais le puzzle reste incomplet et les Cambodgiens « ne doivent pas arrêter de chercher des éléments de réponse », souligne Youk Chhang, qui a perdu son père et deux de ses frères et sœurs dans ce génocide.

Ouest France - 5 novembre 2018