Votre cabane de jardin ou votre terrasse en teck cachent peut-être de lourds secrets. Le trafic de bois, en particulier des essences exotiques (acacia, teck, ibé...), continue de prospérer dans le monde, où l'on estime que 15 à 30 % des volumes de bois commercialisés sont d'origine illégale. Leur nature imputrescible (résistant à l'humidité) en fait un matériau de choix pour une multitude d'utilisations, allant de l'ameublement au parquet. En France, premier importateur de bois exotique en Europe, 40 % des grumes tropicales importées étaient illégales en 2007, selon WWF. Et lutter contre ce marché noir s'avère particulièrement compliqué.

Parmi les principaux pourvoyeurs de bois exotiques en Europe, la République démocratique du Congo, le Brésil, l'Indonésie, mais aussi le Vietnam, qui a exporté environ 8 milliards de dollars de bois dans le monde l'année dernière. D'après le Courrier du Vietnam , l'Europe draine 10 % des exportations de bois vietnamiennes, soit 650 millions de dollars par an. Un montant qui devrait rapidement augmenter.

Le 19 octobre, l'UE et le Vietnam ont signé, après huit ans de négociation, un accord de partenariat volontaire (APV) pour l'application des réglementations forestières, la gouvernance et les échanges commerciaux (FLEGT). Autrement dit, un accord bilatéral qui doit, à terme, garantir la légalité du bois exporté depuis le Vietnam. Jusqu'ici, c'était aux sociétés importatrices européennes de s'assurer de la légalité du bois, via un processus de diligence raisonnée (analyse de risque). Mais, bientôt, le Vietnam pourra émettre des autorisations FLEGT (1) qui garantiront que son bois est « propre », ce qui devrait faciliter son exportation.

Le Cambodge, nouveau réservoir de bois du Vietnam

Est-ce une bonne nouvelle ? Pas pour tout le monde. Une quinzaine d'ONG cambodgiennes ont rédigé une lettre ouverte à l'attention de la Commission européenne pour alerter sur les méthodes illégales de déforestation pratiquée par le Vietnam chez son voisin cambodgien. Une pétition en ligne contre l'accord a même récolté 200 000 signatures. Véronique Audibert, fondatrice de l'ONG Poh Kao, qui veille à la protection de l'environnement au Cambodge, est persuadée que l'UE ferme les yeux sur un crime environnemental. « Aujourd'hui, le Vietnam profite de la corruption au Cambodge (161e place au classement de Transparancy international, NDLR). Des réseaux mafieux font passer du bois rare, du Cambodge au Vietnam, où il est blanchi », avance l'humanitaire, présente depuis une vingtaine d'années sur place.

Après avoir massivement importé des grumes du Laos jusqu'en 2015, le Vietnam s'est en effet rabattu sur son voisin cambodgien. Selon le rapport « Repeat Offender » publié par l'ONG britannique Environmental Investigation Agency (EIA) en 2017, 300 000 m3 de bois illégal provenant du Cambodge ont ainsi été déclarés comme légaux au Vietnam entre novembre 2016 et mars 2017, grâce à l'entregent de plusieurs responsables hauts placés vietnamiens. Une pratique d'autant plus grave que le Cambodge a suspendu ses exportations de bois en 2016 pour lutter contre la déforestation. Selon le site spécialisé Mongabay, le Cambodge a même demandé à Interpol d'enquêter sur ce trafic. « On est en train de raser des forêts primaires pour des meubles de jardin et du parquet », s'énerve Véronique Audibert. En effet, selon le think tank américain World Ressource Institute, le Cambodge est le pays qui a connu le plus haut taux de déforestation (14,4 %) entre 2001 et 2014, devant la Sierra Leone (12,6 %) et Madagascar (8,3 %). Selon l'ONG Global Forest Watch, le pays a perdu 1,59 million d'hectares de forêts durant cette période. Un phénomène aux conséquences humaines et environnementales graves .

Depuis 1994, le gouvernement royal du Cambodge a accordé de plus en plus de concessions forestières (ELC) à des entreprises cambodgiennes, vietnamiennes et chinoises – majoritairement dans le nord-est du pays – pour développer l'agriculture et notamment les plantations d'hévéas (pour faire du caoutchouc) ou de canne à sucre. Si bien que 22 % du territoire appartient aujourd'hui à 275 entreprises privées, selon l'ONG cambodgienne Licadho, au détriment des populations rurales, qui représentent 80 % de la population cambodgienne. Le rapport d'Interpol et du PNUE intitulé « Carbone vert, Marché noir » (2012) explique les stratégies de ces sociétés pour déforester discrètement : elles utilisent « des activités de couverture telles que le développement de plantations, la production d'huile de palme, la construction de routes ou la redéfinition des classifications de forêts, en dépassant le nombre de permis légaux ou en obtenant des permis d'exploitation illégaux contre le paiement de pots-de-vin ».

« On nous vendait des projets de barrages hydrauliques ... pour déforester tout autour »

Le commerce de bois illégalement récolté est un trafic juteux, comparable à celui de la drogue. Aujourd'hui, Interpol estime que la valeur totale des crimes liés à la forêt dans le monde – y compris le coût de la corruption, et les pertes de revenus et de recettes fiscales sur le bois illégal – est comprise entre 51 et 152 milliards de dollars chaque année.

Si le gouvernement cambodgien a tenté de limiter la casse en adoptant une loi sur l'exploitation forestière en 2002, il demeure un flou juridique : « On estime que seuls 25 % du territoire est couvert par un cadastre au Cambodge. On ne sait pas ce qui est privé et ce qui est public. Du coup, les entreprises en profitent », explique un diplomate occidental en poste dans le pays ces dernières années. Il se souvient d'initiatives économiques douteuses de la part du gouvernement : « Certains ministres nous vendaient des projets de barrages hydrauliques autour de réservoirs de biodiversité protégés. Mais, rapidement, on s'est rendu compte que la motivation principale était de déforester tout autour plutôt que de produire de l'électricité. » Selon Nathalie Audibert, le gouvernement aurait même favorisé quelques entrepreneurs privilégiés, comme le magnat du bois Try Pheap, « un proche » du Premier ministre Hun Sen. Selon l'ONG Poh Kao, l'homme d'affaires aurait gagné 292 millions de dollars rien que pour l'année 2014, grâce à l'exploitation exclusive du bois dans la province du Katanakiri.

« J'ai vu des cadres de lit en bois de rose achetés plusieurs millions d'euros »

La déforestation illégale au Cambodge a été largement documentée dans le rapport « Taking cut » de l'ONG Global Witness en 2004. « La majorité du bois précieux et du bois de qualité coupé dans le sanctuaire de Phnum Aoral sont exportés au Vietnam », peut-on y lire. Bien que la coupe d'arbre et le transport de bois y soient interdits depuis 1994, le rapport de l'ONG avait comptabilisé 100 scieries dans le secteur.

La Chine est particulièrement friande du Hongmu, le luxueux mobilier en bois de rose, dont le Dalbergia issu des réserves tropicales protégées du Cambodge. Son prix de base, autour de 5 000 dollars le mètre cube, peut être multiplié par dix lorsqu'il atteint le marché chinois. Ce qui n'est pas un problème pour les milliardaires, de plus en plus nombreux dans le pays. Selon un rapport publié par l'EIA en 2014, la demande pour les meubles de luxe en bois de rose a explosé. « C'est une véritable mode, explique Véronique Audibert, ils veulent tous des meubles inspirés de la dynastie des Ming. J'ai vu des cadres de lit en bois de rose achetés plusieurs millions d'euros. » Selon un rapport de l'EIA publié en 2014, entre 2000 et 2013, la Chine a importé 3,5 millions de mètres cubes de Hongmu, pour une valeur totale de 2,4 milliards de dollars. Si la Chine importe massivement du bois, l'Europe n'est pas en reste. Ces dernières années, des sociétés françaises ont régulièrement été épinglées par des associations comme Greenpeace pour avoir importé du bois illégal.

Absence de répression

Pour tenter d'enrayer le trafic, l'Union européenne a adopté en 2013 le Règlement sur le bois de l'UE (RBUE), qui interdit la vente dans le marché commun de bois exploités de manière illégale selon les lois du pays d'exploitation. Selon Rodd Myers, chercheur en justice environnementale à l'université d'East Anglia, en Angleterre, si « la réglementation RBUE est probablement efficace pour limiter les flux d'importation illégale de bois dans l'Union, l'impact des accords bilatéraux (APV) passés avec les pays producteurs sur la réduction de l'abattage illégal est encore incertain ».

Le rapport d'Interpol rejoint cette analyse : « Certains dispositifs européens sont importants pour créer des intentions communes .... Pour autant, il ne s'agit pas d'initiatives de répression. » Frédéric Amiel, chercheur à l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), reste sceptique quant aux nouveaux accords signés avec le Vietnam : « Connaissant la situation au Vietnam depuis deux décennies, il est un peu étonnant d'être rentré dans le processus de APV » avec ce pays. Seule l'Indonésie bénéficie aujourd'hui de la licence FLEGT et peut donc exporter vers l'UE de manière relativement sûre. Mais une dizaine de pays comme le Ghana, et plus récemment le Vietnam, attendent la validation finale du processus.

En dépit des preuves réunies par les ONG, les importateurs français nient l'entrée de bois sale en France. « Quel serait l'intérêt pour un importateur d'acheter du bois illégal ? » fait mine d'interroger l'un deux, balayant l'existence d'un quelconque trafic du revers de la main. S'il n'a pas été prouvé que du bois cambodgien terminait sa course en France, c'est justement parce qu'« il existe de nombreuses manières de blanchir le bois durant son transport entre la forêt et le consommateur, ce qui rend les dispositifs de certification quasiment impossibles à mettre réellement en application », explique Interpol. Néanmoins, les importateurs peuvent prendre leurs précautions. L'association Le Commerce du bois (LCB) a par exemple demandé à ses 160 entreprises adhérentes de ne plus travailler avec la Birmanie, sous peine de sanctions car, selon Nicolas Pillet, le responsable légalité et développement durable de l'association, « on n'a pas moyen de savoir si le bois birman est légal ou illégal ». Si des contrôles chez les importateurs ont bien été réalisés par les autorités depuis 2016, d'après Greenpeace, seules quelques mises en demeure ont été prononcées à l'encontre d'entreprises françaises. L'ONG rapporte aussi que le RBUE demeure méconnu chez certains entrepreneurs.

Aux États-Unis, la justice est parvenue en 2016 à faire la preuve de l'importation de bois illégal par la société Lumber liquidators, et l'a condamnée à payer 13,2 millions de dollars d'amende. Autre lueur d'espoir, l'activiste cambodgien Leng Ouch a vu son travail d'enquête sur la déforestation illégale récompensé par la fondation Goldman pour l'environnement en 2016. Depuis, le gouvernement cambodgien a fait fermer 23 concessions, dont 2 qui disposaient de terrains dans le parc national de Virachey.

(1) « Une autorisation FLEGT est un document attestant que le bois et les produits bois dans la cargaison concernée ont été produits dans le respect des lois du pays d'exploitation de ce bois. Les autorisations FLEGT ne peuvent être délivrées que par les pays ayant ratifié un Accord de partenariat volontaire (APV) avec l'UE. »

Par Louis Chahuneau - Le Point - 7 novembre 2018