Dans son petit appartement d’un quartier excentré de Rangoun, Pan Ei sourit tristement : «C’est idiot, mais à chaque fois que quelqu’un sonne à la porte, j’ai l’espoir que c’est lui qui me fait une surprise et rentre à la maison.» Son mari, Wa Lone, journaliste pour l’agence Reuters, est en prison avec son collègue Kyaw Soe Oo pour trahison de secret d’Etat et détention illégale de documents officiels des forces de sécurité birmanes. Dans une enquête détaillée et rigoureuse, les deux reporters avaient révélé le massacre de dix Rohingyas du village d’Inn Din commis le 2 septembre 2017 dans l’Etat Rakhine (ouest du pays). Des milliers de personnes sont mortes dans les violences en l’espace de quatre mois et plus de 700 000 se sont réfugiées dans des camps au Bangladesh. L’ONU évoque un «cas d’école de nettoyage ethnique».

Elle tient dans ses bras son bébé, Thet Htar Angel, née pendant l’incarcération de son mari. Pan Ei refuse de parler politique, parce qu’elle a peur d’aggraver le cas des reporters emprisonnés. Au lendemain de la condamnation de son époux à sept ans de prison, elle a eu le malheur de déclarer qu’elle était «très triste que notre cher leader Aung San Suu Kyi, que nos deux familles aiment et respectent, ait de fausses idées sur les intentions de nos maris». Les réactions sur Facebook ont été immédiates et d’une violence extrême : «J’ai été harcelée, j’ai dû fermer mon compte.» Juste avant d’accoucher, elle a aussi dû changer d’appartement et de quartier pour échapper aux insultes quotidiennes de certains de ses voisins, qui accusent son mari d’être un traître au pays. Ses lettres de supplication au bureau de la conseillère d’Etat sont restées sans réponse.

«Propagande»

Très médiatisé, le cas de Wa Lone et de Kyaw Soe Oo n’est qu’un exemple parmi d’autres de journalistes emprisonnés, harcelés ou assassinés sous le régime de la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Le 10 octobre, trois journalistes du groupe Eleven Media ont aussi été envoyés en prison pour avoir dénoncé des conflits d’intérêt dans un programme d’importation de bus venant de Chine, en impliquant directement l’un des gouverneurs de Rangoun, proche de la conseillère d’Etat. Selon Athan, une ONG locale, près de trois fois plus de journalistes et d’activistes ont été inquiétés par la justice sous Aung San Suu Kyi que sous le régime du président Thein Sein (2011-2016). «On a vraiment le sentiment de s’être fait avoir, résume amèrement Zayar Hlaing, représentant du Conseil de la presse de Birmanie et éditeur du magazine Maw Khun. Nous les avons élus et ils nous ont trompés. La situation des journalistes a en fait largement empiré.»

Trois ans après les élections historiques de l’automne 2015 qui ont vu l’arrivée au pouvoir de la Ligue nationale pour la démocratie et d’Aung San Suu Kyi à la tête du gouvernement, déception et désillusion sont de mise. Chez les militants et les membres de la société civile, elles sont même cuisantes, jusqu’à la colère. «Je ne veux pas être pessimiste, mais il faut bien constater que la transition démocratique recule et que, par certains aspects, on se rapproche d’un régime fasciste», estime Thet Swe Win qui dirige le Centre pour la jeunesse et la cohésion sociale, faisant référence à la montée des extrémismes religieux et à l’impossibilité de critiquer le sommet de l’Etat. Pour Aung Min, scénariste et réalisateur dont les films sont toujours censurés en Birmanie à cause de sujets jugés trop sensibles, le pays est entré dans une ère de «propagande de la démocratie» depuis les élections de 2015. «Aung San Suu Kyi incarne la démocratie à elle seule, et à ce titre, quiconque la critique est un personnage suspect.»

C’est surtout l’absence de réforme politique et l’échec du processus de paix avec les minorités qui sont pointés par les rares opposants osant s’exprimer. Ceux qui défendent la Prix Nobel de la paix 1991 arguent que le travail de transformation du pays est rendu quasi impossible à cause de la présence au Parlement des militaires, à qui 25 % des sièges ont été réservés d’office. Ils sont alliés au principal parti d’opposition, l’USDP, composé en majorité d’anciens cadres de la Tatmadaw (l’armée birmane). «Les Occidentaux semblent découvrir seulement maintenant qu’Aung San Suu Kyi n’est pas entièrement libre de travailler selon ses souhaits, s’exclame Wai Phyo Aung, parlementaire LND. Mais on le savait dès le départ qu’une cohabitation avec l’armée serait difficile.»

Désaffection

Pour Thet Swe Win, même si la Constitution avantage les généraux, ce n’est pas une excuse suffisante : «La LND et Aung San Suu Kyi passent leur temps à se cacher derrière le fait que l’armée détient encore tout le pouvoir. Mais ils ont la majorité au Parlement, le pouvoir législatif est entre leurs mains, ils pourraient changer beaucoup de choses s’ils en avaient la volonté.» Il pointe l’arrogance des dirigeants de la LND, caractéristique selon lui des élites birmanes, tous bords politiques confondus. «Le problème, c’est surtout qu’ils n’écoutent pas, qu’ils pensent savoir mieux que le peuple.» Le système de patronage et de séniorité étant tellement ancré dans la plupart des sociétés d’Asie du Sud-Est, les dirigeants de la LND, auréolés du prestige de l’âge, d’une longue lutte politique, et souvent issus d’un milieu social privilégié, estiment qu’ils n’ont pas à écouter leurs militants, surtout les plus jeunes.

Les récentes élections partielles, début novembre, portant sur 13 sièges vacants au Parlement - leurs détenteurs étant pour la plupart morts en cours de mandat, ce qui en dit long sur la moyenne d’âge de la représentation politique du pays -, ont d’ailleurs montré une large désaffection de la population. Le parti au pouvoir a perdu la quasi-totalité des sièges vacants dans les zones ethniques, où les partis locaux ont largement remporté les suffrages. Dans l’Etat Môn, c’est le candidat du parti militaire qui a été élu. «Avant, on ne regardait pas vraiment les candidats ou les programmes, le tampon LND suffisait à convaincre, explique Aung Myo Thant, avocat. Aujourd’hui, si le candidat USDP est local et qu’il travaille en collaboration avec les communautés, il peut convaincre.»

La désaffection de la jeunesse, en particulier, est bien visible. Moins liés que leurs aînés par des sentiments de loyauté mûris pendant les années de dictature, les moins de 25 ans - près de 50% de la population - osent remettre en cause le bilan du parti au pouvoir. «On nous rabâche que la LND, c’est ce qu’il y a de mieux pour le pays, estime Luck Yadana Bo, étudiante en journalisme venue de l’Etat Rakhine. Mais depuis trois ans, je n’ai vu quasiment aucun changement positif.» Loin de préoccupations parfois abstraites sur les libertés, c’est surtout l’absence de réforme économique qui inquiète ces jeunes. Le système bancaire, qui avait réalisé un bond sous Thein Sein, est aujourd’hui obsolète et freine les investissements. «En matière de paiement virtuel, par exemple, nous sommes en retard sur des pays africains qui n’avaient pas forcément une économie en meilleure santé. Rien ne se passe», déplore Kyo Mynt Aunt, étudiant en marketing qui a dû arrêter ses études faute d’un enseignement supérieur abordable pour les classes moyennes et populaires. Pour beaucoup, il s’agit d’un problème de compétences des ministres en place, d’anciens activistes presque octogénaires qui ont passé en moyenne quinze ou vingt ans derrière les barreaux, complètement déconnectés des réalités économiques et technologiques de la Birmanie en transition.

Pas d’enseignement public, pas d’hôpitaux ; le budget de l’armée est supérieur à ceux de l’éducation et de la santé réunis. «Nous sommes encore en mode "survie", poursuit Kyo Mynt Aunt. Trouver de l’argent pour le prochain loyer, le prochain repas : on ne peut rien construire. Franchement, à côté de ça, les débats politiques sur la liberté d’expression nous semblent secondaires.»

Conflits

Pour les élections de 2020, le spectre d’une présence accrue de l’armée au Parlement se profile. D’autant plus que les militaires utilisent largement les conflits ethniques avec les Rohingyas mais aussi les Kachins et les Shans - des combats moins couverts par la presse mais qui ont causé aussi des milliers de morts - pour pointer les insuffisances de la LND en matière de sécurité et convaincre les électeurs. «Ils disent que le gouvernement s’agenouille devant la communauté internationale et qu’eux seuls peuvent garantir la sécurité des Birmans», raconte Thet Swe Win. Pour l’instant, la relève au sein de la LND n’est pas assurée, tout le parti étant organisé autour de la personnalité d’Aung San Suu Kyi. Mais certains partis ethniques de différentes régions songent à s’unir pour se présenter au niveau national.

Par Carol Isoux - Libération - 28 novembre 2018