Phare, l’école d’art la plus réputée du pays a formé des centaines d’étudiants depuis sa création dans les années 90. Si tous ses diplômés ne peuvent pas confortablement vivre de leur art, beaucoup d’entre eux continuent d’entretenir leur talent, et, bien souvent, restent à Battambang. Cette présence massive de jeunes sensibilisés à l’art a encouragé la création de nombreux espaces, souvent financièrement soutenus par des mécènes étrangers, qui exposent les œuvres des jeunes artistes originaires de Battambang.

Mais cette dynamique a également propulsé d’autres initiatives artistiques, plus éloignées de celle de Phare, et Battamang a vu ouvrir de nombreuses galeries dont les œuvres sont celles de voyageurs ou bien d’artistes cambodgiens plus installés. Il en résulte un véritable engouement pour l’art, et notamment la peinture, assez rare au Cambodge, notamment pour une ville qui n’est pas une destination touristique majeure du pays.

Romcheik 5, la pionnière

Située à l’extérieur du quartier touristique de Battambang, Romcheik 5 est la première galerie à avoir ouvert dans la ville en 2013 et elle fait toujours figure d’exemple encore aujourd’hui.

Né dans l’esprit d’un Français amoureux du Cambodge afin de promouvoir quatre jeunes artistes originaires de Battambang, l’espace artistique a connu depuis sa création il y a cinq ans mille changements et a vu ses artistes gagner en notoriété. Sortis des premières promotions de Phare, les quatre artistes pour lesquels Romcheik 5 a été créée ont tous été recueillis par la célèbre école et ONG après avoir été abandonnés ou vendus par leurs parents. Un Français amateur d’art installé au Cambodge depuis de nombreuses années décide de leur permettre de s’installer dans un local pour qu’ils puissent approfondir leur travail et expérimenter leurs sensibilités artistiques. La stratégie opère et en quelques années, l’espace qu’ils avaient occupé jusqu’à présent s’agrandit, inclut une galerie exposant toutes leurs œuvres puis un musée où sont exposés d’autres artistes, dont de nombreuses œuvres de la collection personnelle du mécène.

Grâce à une visibilité ainsi augmentée, la côte de chacun des artistes croît significativement et chacun peut aujourd’hui vivre décemment de son art. Deux d’entre eux sont des peintres, explorant chacun des domaines assez différents, les troubles du Cambodge contemporain et la perte progressive de l’héritage du pays pour Chanpenh Nget, et les profonds traumatismes liés à l’enfance pour Seyha Hour. Malgré une collaboration de plusieurs années, les quatre artistes préservent leur identité et s’influencent peu. Chamkrim Mil, professionnel de l'aquarelle, produit des oeuvres d’une ressemblance troublante avec certains tableaux d’Egon Schiele, sans pour autant qu’il n’ait jamais entendu parler du peintre autrichien. Enfin, Bor Hak dernier artiste du quatuor est un véritable touche-à-tout, sculptant tout ce qu’il trouve avec un style se rapprochant d’un art quasi primitif.

Ces quatre artistes vendent aujourd’hui leurs œuvres aux quatre coins du monde à des prix oscillant entre 400 et 1300 dollars selon la taille des créations, un succès rare pour des artistes cambodgiens, dont les visages sont d’ailleurs assez peu connus. Véritable pilier de l’activité culturelle à Battambang, Romcheikh 5 est la galerie la plus développée de la ville, mais n’est pas devenu une étape touristique incontournable. Elle tente au contraire d’attirer de réels amateurs d’art à la galerie et au musée, qui bénéficie d’une valeur artistique certaine.

Sangker Gallery, la porte de sortie des étudiants de Phare

Sangker Gallery, ouverte en 2014, est une des nombreuses galeries d’art du centre-ville de Battambang. Principalement destinée aux artistes de Phare à la sortie de leur cursus, elle change régulièrement ses expositions, environ tous les deux mois, pour permettre au petit espace dont elle dispose de montrer une diversité artistique importante. La majorité des artistes, tous arts confondus, viennent de Battambang mais de nombreux autres artistes cambodgiens sont également invités occasionnellement.

L’une des deux employées permanentes, Morgane Bugara, le reconnaît, la plupart des visiteurs sont des touristes de passage ou bien des expatriés, et il est encore difficile de sensibiliser la population locale aux expositions : « Les habitants de Battambang se sentent souvent exclus, simplement du fait qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter les œuvres de la galerie. » indique-t-elle. Pour combler ce manque, et comme de nombreux espaces culturels, Sangker Gallery tente d’utiliser le plus efficacement les réseaux sociaux, notamment Facebook et Instagram pour promouvoir leur travail. La galerie s’engage également à promouvoir des artistes pour qui il est difficile d’obtenir une reconnaissance par leurs pairs, notamment les femmes. L’an prochain se tiendra une exposition collective d’artistes cambodgiennes et la galerie espère attirer l’attention des acteurs du monde de la culture dans le royaume.

Battambang est devenu grâce à ces nouveaux espaces un lieu majeur de la production artistique au Cambodge. Selon Morgane Bugara, « si la présence de l’école Phare a fortement encouragé cette activité culturelle, l’attractivité de la ville pour les artistes est également due à sa position géographique, entourée d’une campagne extrêmement riche de paysages, monuments et ensembles architecturaux, comme les temples de Phnom Sampov ou d’Ek Phnom ». Si la ville est toujours la seconde agglomération la plus peuplée du Cambodge, son ambiance décontractée a attiré de nombreux artistes et certaines galeries, comme Human, ont été ouvertes par des artistes étrangers qui y exposent leurs œuvres personnelles. Des artistes cambodgiens, comme Loeum Lorn, dont l'espace Tep Kao Sol rencontre un franc succès, ont également ouvert leurs ateliers au coeur de Battambang. Un véritable melting pot culturel est donc en marche dans cette ville, méritant plus que jamais son qualificatif de capitale culturelle du Cambodge.

Par Victor Bernard - Lepetitjournal.com - 29 novembre 2018