D’une main, Aung Kyaw montre le tas de plantes de cacahuètes rassemblées au milieu de son champ. La récolte vient de s’achever mais cet agriculteur d’une soixantaine d’années, à la veste aux épaules déchirées, en est déjà certain : «La moitié de ma production est perdue… Je ne ferai aucun profit.» Il casse la coque d’une cacahuète : elle est vide. «On les a plantées en juillet et on comptait sur les dernières pluies du mois d’octobre», ajoute le paysan à la peau brunie par le soleil, «mais presque aucune goutte n’est tombée…»

Les faibles taux de précipitation (moins de 600 millimètres par an dans le district de Nyaung-U) et la longue durée de la saison sèche sont habituels dans cette région du centre de la Birmanie, surnommée la «Dry Zone» («la zone sèche»). Elle couvre 13 % du pays, où près d’un tiers de la population réside. «Mais depuis 2010, on est confrontés à des périodes de sécheresse bien plus fréquentes», déplore Da Zin Pyaw, une exploitante accroupie dans son champ au pied des temples de Bagan.

Palmiers et eucalyptus

Cette année-là, les températures sont montées jusqu’à 48 degrés, provoquant des coups de chaleur chez les agriculteurs. «Les phénomènes climatiques sontde plus en plus extrêmes dans la Dry Zone», confirme Karma Rapten, du Fond d’adaptation du Pnud, le programme de Nations unies pour le développement. Car si la mousson est devenue plus imprévisible et plus courte, les paysans doivent également faire face désormais à des épisodes de pluies plus intenses, avec des risques d’inondation. Selon le classement du groupe de réflexion GermanWatch, la Birmanie fait partie - après le Honduras et Haïti - des trois Etats au monde les plus touchés par les événements climatiques extrêmes ces vingt dernières années.

Sur ces terres bordées de palmiers et d’eucalyptus, à la végétation grêle et jaunie par le soleil, les systèmes d’irrigation sont presque inexistants. La pluie rythme donc la production agricole, dans une région déjà marquée par la désertification : une seule mauvaise récolte a des conséquences immédiates pour les habitants. Pour accéder au petit village de Pyin Taing, qui compte 1 400 habitants, à plus d’une heure de route des pagodes de Bagan, il faut emprunter un chemin de terre irrégulier, où les chariots tirés par des bœufs sont bien plus nombreux que les tracteurs : ici, la pluie est tombée seulement trente-six jours cette année, contre cinquante-cinq en 2017. Devant ses plantations de mangue, où un tuyau relié à un réservoir d’eau de pluie délivre quelques rares gouttes, Win Htay est inquiet. «Ce réservoir sera bientôt vide, et nous ne sommes qu’en décembre, s’alarme l’exploitant de 52 ans en longyi, la jupe traditionnelle birmane. On doit tenir jusqu’en mai, lorsque les premières pluies arriveront… Il va falloir qu’on achète de l’eau cette année.»A cause du changement climatique, lié aux activités humaines, les dépenses s’accumulent pour les agriculteurs de la Dry Zone. De plus en plus d’engrais doivent être utilisés sur ces sols abîmés par la sécheresse : pour Win Htay, cela a représenté un coût de 120 000 kyats en 2018, soit près de 67 euros. Une somme considérable pour l’agriculteur, qui a pu tout juste subvenir à ses besoins quotidiens avec ceux de sa femme, grâce à la vente de ses récoltes cette année, et qui a dû, en plus, emprunter 200 euros.

Le risque d’endettement et d’appauvrissement est réel pour les habitants de ce village sans électricité, aux maisons en bambous devant lesquelles chèvres, cochons et vaches aux silhouettes décharnées cohabitent. «C’est un cercle vicieux, j’ai emprunté à cause des mauvaises récoltes l’année dernière, et cette année, cela a été encore pire»,témoigne U Nyaw, le père de Win Htay, chapeau de paille sur la tête et smartphone à la main. «Je vais devoir demander de l’argent à ma fille, elle est institutrice dans le village voisin»,explique, gêné, le Birman, qui réfléchit aussi à vendre son bétail, et à mettre en gage quelques bijoux en or.

Fardeau

Pour Aye Kyaw, fermier depuis ses 22 ans - il en a aujourd’hui 69 -, la décision, douloureuse, a déjà été prise : en octobre, il a vendu l’un de ses trois bœufs, pour la somme de 800 euros. «Je les considérais vraiment comme des partenaires de travail, je ne voulais pas m’en séparer !»regrette encore cet administrateur du village. Mais cela n’a pas été suffisant. En baissant la tête, Aye Kyaw explique qu’il va en vendre un deuxième, en janvier, afin de pouvoir acheter des graines pour la saison prochaine. Dans son village, dit-il, un propriétaire sur deux a dû se séparer de toutes ses bêtes pour compenser les pertes liées à la mauvaise récolte. «Avant, je leur donnais des conseils sur ce qu’ils pouvaient cultiver… Mais aujourd’hui, qu’est-ce que vous voulez que je leur dise ?» se désespère-t-il, avant de faire les comptes. S’il parvenait auparavant à produire près de 50 paniers de graines de sésame, il n’en a rempli qu’un seul le mois dernier.

Et le village vieillit. La majorité des jeunes de 15 à 35 ans ont déserté ces zones, faute d’opportunités. La terre, transmise de génération en génération comme un cadeau, est désormais devenue un fardeau. Deux des quatre enfants d’Aye Kyaw sont partis pour rejoindre la plus grande ville du pays, Rangoun, et la nouvelle capitale, Naypyidaw, où ils ont trouvé un travail de fonctionnaire après leurs études. U Nyaw a préféré que sa fille, une institutrice de 27 ans, ait un «revenucertes faible mais stable ailleurs» plutôt que de la voir s’échiner comme lui. Le fils de Win Htay, 21 ans, a lui aussi trouvé un poste d’enseignant dans l’Etat Shan, dans l’est du pays. «On lui a expliqué qu’ici c’était très difficile de trouver un travail, et que c’était important d’avoir un emploi», raconte l’agriculteur, qui aimerait que son aîné soit nommé dans une ville plus proche.

La situation est également critique pour les «sans-terre», qui représentent 70 % des habitants du village. Employés comme main-d’œuvre dans les champs, ils peinent à trouver un contrat et subissent également de plein fouet les conséquences des mauvaises récoltes. De plus en plus d’habitants des zones rurales décident donc de partir à l’étranger, principalement en Thaïlande, où près de 3 millions de personnes travaillent aujourd’hui dans le secteur agricole ou dans la construction. «Si rien n’est fait, ces déplacements de population vont devenir très problématiques et risquent d’aggraver les conflits territoriaux dans le pays»,où l’accès à la propriété est déjà un sujet sensible, juge Sonia Leonard, consultante environnementale pour l’ONG Alarm.

Malgré une prise de conscience de la gravité du problème, le manque de moyens du gouvernement birman reste le principal obstacle à cette lutte contre les effets du changement climatique. «Jusqu’à maintenant, il n’y a pas de réelle base juridique,constate Shashank Mishra, de l’Alliance pour le changement climatique en Birmanie, mais le gouvernement doit adopter dans les prochains mois un livre blanc sur le climat qui devrait faciliter une législation.»

Sésame et cacahuètes

Le manque de prévisions climatiques, de données, d’outils et les faibles connaissances techniques participent à l’inaction des autorités birmanes. La coordination compliquée entre les différents ministères concernés s’ajoute à la crise. «Ce ne sont jamais les mêmes équipes du gouvernement qui participent aux réunions, tout prend plus de temps»,soupire un spécialiste du climat qui a collaboré avec les autorités sur le sujet.

Dans les villages, rares sont les agriculteurs qui ont déjà croisé les employés du ministère de l’Agriculture, supposés leur prodiguer des conseils pour adapter leurs pratiques aux bouleversements climatiques. «Notre plus grand problème est le manque de ressources humaines, surtout à l’échelle locale», reconnaît U Kyaw San Naing, porte-parole du ministère de l’Environnement, qui compte seulement 700 employés.

Dans les villages de la région de Nyaung-U, de nombreux exploitants ont essayé d’adapter par eux-mêmes leurs cultures aux caprices du climat. Ils privilégient par exemple le sésame ou les cacahuètes, qui arrivent plus rapidement à maturité et permettent des récoltes plus fréquentes. Mais changer sa manière de cultiver n’est pas une décision évidente pour tous, certains refusent de bousculer leurs techniques traditionnelles.

Près des pagodes du site touristique de Bagan, Da Zin Pyaw a, elle, choisi une autre solution. La Birmane au visage blanchi au thanaka, cette pâte utilisée pour se protéger des UV du soleil, a commencé il y a huit ans à fabriquer des objets d’artisanat, «faute de pouvoir vivre aujourd’hui seulement de ma terre» . Mais même avec une deuxième activité, le futur de ces paysans reste très incertain. Dans son champ de cacahuètes aux coquilles désespérément vides, Aung Kyaw confesse travailler dans la construction, malgré sa soixantaine passée. «Pour l’instant, cela va encore, mais bientôt, ce sera trop difficile… Alors ce sera seulement moi et mes terres !» lance l’homme, dans un rire nerveux, avant d’ajouter : «Si vous voulez acheter mon champ, je vous le vends tout de suite !»

Par Sarah Bakaloglou - Libération - 11 décembre 2018