La rizière et les faubourgs, le silence et les fantômes. Et cette certitude que l’abysse est proche. Dès le début, les Concombres amers s’immergent dans le chaos, l’arrière-cour du conflit vietnamien. Les années 60 s’achèvent, le massacre est à venir. Le Cambodge dévisse vers la guerre. Sous la canopée de la jungle, les Nord-Vietnamiens multiplient les incursions dans le royaume via la piste Hô Chi Minh. Les forces royales n’entendent plus rester les bras croisés. Avec sa vraie-fausse neutralité, le roi Sihanouk commence à tanguer entre roublardise, duplicité et faiblesse. Les Américains veulent couper cette artère vitale pour les communistes, «antichambre de l’enfer», écrit l’auteur né à Phnom Penh en 1961 et expulsé en 1975 après la prise de la capitale par les Khmers rouges, qui ont liquidé son père.

Séra se garde d’arpenter ce récit tragique de façon autobiographique, c’est le long effondrement collectif qu’il sonde, scandant : «Depuis quand nous sommes-nous perdus ?» Film, discours, photos, articles, rapport, interviews… l’artiste parcourt un passé cataclysmique en archiviste touche-à-tout, en gardien intransigeant face à «la terrible érosion de la mémoire». Dans le halo végétal, le sillage d’une barque ou d’un B-52, au milieu du fracas des armes, dans la boue et le sang, Séra éclaire les soubresauts d’une histoire complexe nourrie par les déflagrations vietnamiennes. Habité par la dévastation et une sombre élégance, son livre ambitieux emprunte un chemin tortueux pour raconter les déchirures entre royalistes, putschistes menés par Lon Nol qui s’empare du pouvoir en 1970 et révolutionnaires de la forêt. Ces derniers, hommes et femmes en noir, deviendront les Khmers rouges. On les voit progressivement se glisser dans les pages de Concombres amers. Le 17 avril 1975, ils feront main basse sur le Cambodge.

Séra éclaire l’antichambre du génocide. Ses pages fourmillent d’histoires dans l’histoire, de portraits, scènes, unes de Life, chansons, plans de vol. Il multiplie les points de vue, rend hommage aux journalistes tombés. Il veut raconter pour cerner, fixer, ne rien oublier de cette guerre dans la guerre, de l’enterrement de ses années d’enfance et cette douce insouciance khmère des années 60. C’est à ce moment-là que le fils survivant, sauvé in extremis des griffes des Khmers rouges, vient en défense du père, Ing Phourin, haut fonctionnaire et économiste disparu depuis le 17 avril 1975. Il cite René Char : «Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.»

Ce récit graphique est saisissant, obsédant. Il y a ces captures de regards vides ou fous, ces silhouettes fantomatiques, un casque, un krama, les frondaisons et le feu des défoliants, et des corps face contre terre dans les rizières, momifiés dans des toiles et des bandages, démembrés dans un sous-bois. Parfois, fausse respiration avant le précipice, des doubles pages muettes jaillissent comme des explosions de couleurs. Et pour décor, cette luxuriance végétale souillée par le chaos. Les civils sont sacrifiés. «Les femmes et les filles n’avaient plus le même sourire après le passage des troupes.» Séra, enfant enfuit en 1975, revient en passeur d’ombres dans ce Cambodge d’avant-génocide.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 14 décembre 2018