L’enjeu est de taille. Tout un pan de l’économie du pays repose sur les exportations de produits de la mer vers l’Union européenne.

« Si le carton jaune passe au rouge en 2019, c’est un désastre pour nous ! Nous sommes volontaires pour mener les réformes nécessaires », explique M. Nguyen Hoi Nan, porte-parole des transformateurs et importateurs de produits de la mer, regroupés au sein de l’association Vasep. Un point de vue partagé par M. Nguyen Tu Cong, président de Vinafish, l’association des pêcheurs du Vietnam.

Les premières conséquences du désaveu émis par la Commission européenne se font déjà douloureusement sentir. Les exportations (hors aquaculture) vers l’Europe ont notablement chuté (moins 21,3 %). Et chaque boîte de produits de la mer qui arrive dans les grands ports européens a droit à une inspection à la charge de l’importateur. Les factures de thon, céphalopodes et autres poissons ou coquillages s’en trouvent alourdies d’autant. « L’Europe est pour nous un marché de prestige », assurent pêcheurs, transformateurs, négociants et gouvernement vietnamiens. Au-delà de la manne financière qu’il apporte au pays, le marché européen est une sorte de gage de qualité auprès de tous les clients.

À l’origine du carton jaune toute une série d’infractions

À l’origine du carton jaune européen, une série de visites d’inspection européennes constatant que le pays ne respecte pas les règles internationales de la pêche. Plusieurs de ses navires ont été surpris à pêcher dans les eaux exclusives (ZEE) des pays voisins, prélevant de surcroît des espèces protégées telles le concombre de mer (holothurie), alors interdit de capture. Par ailleurs, la Commission européenne estime que le Vietnam n’est pas en mesure de montrer qu’il dispose des informations nécessaires pour certifier la légalité des importations et des produits transformés destinés à l’Union européenne. Notamment en laissant, en 2016, un navire sur liste noire débarquer de la légine antarctique (victime de surpêche), prélevée illégalement.

L’avertissement européen n’est pas véritablement une surprise pour les professionnels de la mer de la République socialiste du sud-est asiatique. Depuis le milieu des années 2000, les échanges entre les deux institutions se sont multipliés à ce sujet. Mais la lourdeur et l’inertie de l’administration sont énormes dans un pays où, à chaque échelon de responsabilité, un représentant du Parti communiste double le fonctionnaire en charge du dossier. D’ailleurs, dans les changements à venir, notamment via une nouvelle loi sur la pêche applicable dès le 1er janvier 2019, il est prévu de désigner nommément chaque responsable de la mise en œuvre des nouvelles règles dans chaque province. Le rendant ainsi responsable à titre personnel.

La réponse : logbooks, GPS, contrôles renforcés…

Pour répondre aux exigences de l’Europe et éviter le carton rouge qui en fermerait les portes aux produits de la mer dans le courant de l’année prochaine, le Vietnam a mis la priorité sur la traçabilité et le contrôle. Tous les bateaux (120 000) devront avoir un logbook (livre de bord). Manuel pour les plus petits, électronique pour les plus gros (plus de 24 mètres), il sera contrôlé par les autorités portuaires à chaque marée.

D’ici 2020, les bateaux seront progressivement équipés de transpondeurs pour les 15 à 24 mètres, avec émission d’un signal toutes les deux heures, ou de GPS satellitaires du projet Movimar, mené par le consortium français CLS de Toulouse pour les plus de 24 mètres et 200 chevaux. Tout un arsenal de mesures coercitives sera disponible contre les récalcitrants (amendes multipliées par dix et retrait des licences).

Les bateaux seront contrôlés à terre par des centres fraîchement ouverts. Et en mer, par les navires des autorités vietnamiennes dont les effectifs seront notablement augmentés, promet le ministère de l’Agriculture et de la Pêche. Il devra en faire la preuve dès janvier lors de la prochaine visite d’inspection européenne.

Le Vietnam doit faire vite avec peu de moyens. En attendant la prochaine étape : réduire de sa flottille de près de 30 % -le nombre précis sera établi dans un an après une étude menée par des scientifiques - afin de mettre fin à la surpêche. D’ores et déjà, des quotas seront mis en place. Le thon sera l’une des espèces les premières concernées dès 2019.

''À noter

- La production issue de la pêche (hors aquaculture) est de 9 millions de tonnes. Un tiers est destiné à l’exportation (2,5 milliards de dollars).

- L’ Union européenne était le second marché d’exportation du Vietnam, avant le carton jaune. C’était un marché en forte progression.En sens inverse, l’Europe exporte vers le Vietnam, notamment du saumon dont les habitants raffolent

- Une délégation européenne devrait se rendre au Vietnam en début d’année pour vérifier les avancées effectuées par le gouvernement. Le carton jaune peut être reconduit provisoirement ou se transformer en vert pour revenir à la situation antérieure à moins que ce ne soit en rouge ce qui fermerait les portes de l’Europe, juste au moment où est envisagé un accord de libre-échange entre les deux pays.''

Par Flore Limantour - Le Télégramme - 16 décembre 2018