Dans cette tribune, Jean Lévy, autrefois conseiller diplomatique de François Mitterand et ancien ambassadeur de France à Cuba, lance un appel à Séoul pour ouvrir une enquête et sensibiliser la communauté internationale sur ce drame méconnu. La lutte contre les violences sexuelles lors des conflits armés ne saurait faire l’impasse sur les enfants conçus lors de ces viols. Pourtant, ils sont souvent marginalisés dans leur propre société et leurs cas sont ignorés. Seule une reconnaissance de ces drames par les pays responsables permettra de jeter les fondations d’une paix durable.

Après « l’itinérance mémorielle » du président de la République, commémorant la fin de la Première Guerre mondiale, et alors que n’ont pas fini de déferler sur nos réseaux sociaux les mouvements #metoo et #balancetonporc, il est un sujet qui, d’une certaine manière, s’inscrit au croisement de ces deux formes de drame que sont la guerre et les violences faites aux femmes : le viol comme arme de guerre. Une problématique universellement tue, car universellement taboue.

Périodiquement, un coin du voile se lève pourtant sur ces atrocités qui, hier comme aujourd’hui, meurtrissent les chairs et plongent des familles entières dans une vie de souffrance, d’exclusion et d’abandon. On connaît désormais les terribles tortures qu’ont subies les femmes syriennes dans les geôles de Bachar al-Assad ou encore les viols des hommes en Libye pendant la guerre civile. On ne peut que se réjouir de voir Denis Mukwege et Nadia Murad récompensés par le Prix Nobel de la paix 2018 pour leurs efforts visant à mettre fin, sur deux continents différents, à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre.

Les enfants nés de viols de guerre, doublement victimes

On parle de ces femmes arrêtées, torturées, violées sans relâche par leurs tortionnaires. Et on doit le faire, inlassablement. On parle moins, hélas, des enfants nés de ces unions barbares. Eux aussi sont les victimes de la guerre, dont aucune blessure, visible ou cachée, ne doit être passée sous silence si l’on souhaite qu’elle puisse se refermer un jour. Sans que l’Europe n’ait à donner de leçon, mais sans qu’on laisse à penser non plus que le respect des droits de l’homme s’accommode d’un deux poids, deux mesures, eux aussi méritent que justice leur soit rendue.

C’est pour ces multiples raisons que la question, et le tragique destin, des Lai Dai Han, doit servir de révélateur pour aborder ce sujet. Les Lai Dai Han, ce sont ces enfants nés du viol, massif, de femmes et filles vietnamiennes par des soldats sud-coréens au cours de la guerre du Vietnam. Le fait est peu connu, y compris des personnes de ma génération, mais quelque 320 000 militaires de l’armée de Séoul ont épaulé les soldats américains lors de ce sanglant conflit.

Comme tant d’autres en pareilles circonstances, ces soldats sud-coréens ont pris part à « l’exploitation sexuelle » des femmes vietnamiennes. De ces « noces barbares » sont nés des milliers d’enfants, si tragiquement ignorés que leur nombre exact n’est, aujourd’hui, pas certifié : preuve de l’indifférence qu’ils inspirent dans leur propre pays, on parle en effet de 5 000 à 30 000 enfants nés de pères sud-coréens, qui sont aujourd’hui devenus adultes. Adultes, mais, comme leurs mères, victimes d’ostracisme, d’exclusion économique et sociale, de marginalisation.

Pour ces enfants de « sang-mêlé » — c’est ce que signifie, avec une forte connotation infamante, l’expression Lai Dai Han —, c’est la double peine, à vie. Ignorés par les perdants de la guerre, méprisés par ses gagnants, les discriminations et l’exclusion qui sont leur lot quotidien sont encore aggravées par un contexte social fortement marqué par la philosophie confucéenne, selon laquelle la virginité des femmes doit être protégée à tout prix. Dans un pays où les relations sexuelles hors mariage sont prohibées et sur un continent où le mélange de « races » conduit de facto à l’exclusion de la société, ces hommes et ces femmes errent comme des fantômes dans leur propre pays.

La Corée du Sud doit faire son devoir de mémoire

Les Lai Dai Han ne sont pas davantage considérés par la Corée du Sud. Séoul a toujours refusé de reconnaître sa responsabilité, a fortiori de présenter ses excuses officielles aux 8 000 Vietnamiennes encore en vie qui ont attesté des viols qu’elles ont subis. Il appartient donc à la Corée du Sud de prendre l’initiative d’assumer pleinement son histoire. Séoul serait avisé d’ouvrir des pourparlers avec Hanoï afin de tenter ensemble d’améliorer la situation matérielle, juridique et « mémorielle » des Lai Dai Han vivant au Vietnam.

Pour poursuivre sa remarquable marche en avant économique, la Corée du Sud se grandirait en diligentant une enquête internationale sur cette question dramatique, et à proposer que la prochaine journée des Nations Unies consacrée à « l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit », tous les 19 juin, soit en tout ou partie consacrée à appeler l’attention de l’opinion publique internationale sur cette situation dramatique et trop longtemps méconnue.

Une paix durable ne saurait en effet s’ancrer sur des non-dits, sur l’ignorance ou la complaisance envers les crimes de guerre du passé. Le cas des Lai Dai Han et sa reconnaissance par la Corée du Sud doivent être l’élément déclencheur destiné à sensibiliser la communauté internationale sur le sujet délicat des enfants issus des viols de guerre.

Par Jean Lévy - Asialyst - 18 décembre 2018