Bangkok le 21 mai 2014. Le bus qui doit m'amener au "Victory monument" est bloqué par l'armée qui interdit l'accès à cet emblème de la capitale. La place inhabituellement vide n'est occupée que par quelques camions militaires et depuis les coursives qui forment une sorte de demi-cercle au-dessus de la place, des manifestants en tee-shirt rouges crient des slogans hostiles à l'armée tout en brandissant des pancartes "stop coup". Ce sont des "chemises rouges", des supporters de Yingluck Shinawatra (4), la première ministre destituée deux semaines plus tôt par la cour constitutionnelle. L'armée décrète l'état d'urgence et s'installe aux postes de commande du pays, s'appuyant sur la lassitude de la population et le sentiment d'insécurité réelle ou supposée dû aux six mois d'occupation de Bangkok, par les "chemises jaunes", un parti d'opposition proche de notre extrême droite française. L'intermède démocratique aura duré une quinzaine d'années(1).

Une flambée de colère née d'une revendication spécifique concernant les moyens de subsistance de paysans. Six mois plus tôt, mi-octobre, quelques centaines d'agriculteurs provenant majoritairement du sud du pays occupent le quartier de Samsen, une gare ferroviaire mineure de la capitale. Leur colère naît du non respect par le gouvernement de sa promesse de payer la production de riz, sur pied et à un cours minimum. Le mouvement des "chemises jaunes" à l'affût de tout événement pouvant mettre en difficulté le gouvernement "chemise rouge", s'implique et organise le mouvement. En effet, au même moment la première ministre Yingluck Shinawatra a prévu de faire voter par le parlement une loi permettant à son exilé de frère et ex premier ministre lui-même, de rentrer au pays sans être inquiété (2). L'occasion de faire tomber le gouvernement est trop belle et de novembre 2013 à mai 2014, les "chemises jaunes" établiront leurs camps avec tentes, cantines, postes de soins et estrades sur quelques avenues proches du palais royal avant de migrer pour le parc Lumphini faire une "ville jaune" avec sa police, ses caméras de surveillance et ses portiques de sécurité (6).

Six mois pendant lesquels les manifestants crieront leur haine de la première ministre, des "élites", de la corruption, du népotisme et de l'incompétence du gouvernement tout en clamant leur nationalisme aux relents xénophobes, leur soutien indéfectible à la monarchie et leurs conceptions autoritaires, mais aussi le remplacement du scrutin universel par un scrutin censitaire réservé à ceux qui sont capables de voter ou la récupération d'un fameux temple situé à la frontière avec le Cambodge (Preah Vihear) et pour la possession duquel un conflit frontalier larvé existe depuis des années. Parmi ces "chemises jaunes", beaucoup d'habitants de la capitale et du sud du pays (5). Six mois d'occupation qui pénalisèrent les affaires (tourisme notamment), et qui rendirent difficiles le déplacements des habitants dans une capitale habituellement déjà fortement embouteillée.

Un sentiment d'insécurité, pas seulement lié à la violence sociale, se fit de plus en plus jour bien que peu d'actes de violence et de dégradations soient commis,. Sans doute la crainte de connaître à nouveau un massacre comme en mai 2010 (quatre vingts opposants tués par la police) (3). L'armée a surfé sur cette aspiration des habitants à retrouver calme et sérénité pour effectuer son coup d'état.

Spéculer sur le désordre pour mettre en place un régime autoritaire. Quatre ans et après une élection législative aux nombreuses irrégularités plus tard, l'armée est toujours au pouvoir au grand dam d'une partie croissante et sans doute majoritaire de la population. Bilan du retour de la dictature au gouvernement ? Un changement de constitution on ne peut plus favorable, l'impossibilité de revenir sur les actions de la dictature pendant les vingt prochaines années, le dénigrement des média, pourtant aux ordres hormis les médias "chemises rouges", et comme pour tous les autoritaires, le général-premier ministre qui préfère le contact direct avec "le peuple" plutôt que le passage parlementaire ou la presse. Les droits individuels, ceux de la presse sont réduits et le crime de lèse-majesté permet toujours d'embastiller les opposants. L'économie est atone, les déficits explosent, la corruption n'a sans doute pas diminué, les mesures anti-immigration se durcissent, , la guérilla musulmane séparatiste provoque toujours des attentats meurtriers et le pays est au bord de la scission entre "chemises jaunes" et "chemises rouges",

En revanche, des taxes et des impôts très faibles, ce qui a pour conséquence une protection sociale (santé, retraite, chômage etc ) anecdotique, une législation du travail peu contraignante et comme partout ailleurs des écarts de richesse qui se creusent. Le rêve des libéraux comme des dictateurs. Cette dictature a pu s'installer et se maintenir au pouvoir par l'appui de la population des milieux d'affaires aspirant à retrouver le calme et la sécurité. Un enchaînement de faits et de manoeuvres dont il y a certainement de quoi tirer un enseignement en France.

''(1) sans trop entrer dans les détails : depuis 1947 et l'accession au trône de Rama IX mort en 2016, la plupart du temps, la Thaïlande aura connu des dictatures militaires anti-communistes (le voisin chinois) plus ou moins autoritaires et des coups d'état à répétition, sans que, le plus souvent, les rues de la capitale en portent trace, à l'exception de 1973, lorsque quelques centaines d'étudiants furent massacrés. Un clan chasse l'autre afin de profiter des largesses et des facilités qu'autorise le pouvoir. Depuis 1992, la démocratie sous contrôle et corrompue est la règle et l'armée qui n'est jamais très loin du pouvoir fait nommer le "démocrate" Abhisit Vejjajiva au poste de premier ministre après le coup d'état qui destitua Thaksin. C'est ce "démocrate" qui donna en mai 2010 l'ordre de tirer, provoquant 80 morts parmi les manifestants "chemises rouges". Depuis, l'homme fut entendu par la justice sans être inquiété et essaye de revenir dans le jeu politique.

(2) Thaksin, premier ministre, sorte de Berlusconi local, fondateur, leader et bailleur de fonds des "chemises rouges" avait mis en place quelques timides réformes pour satisfaire son électorat. Peu, c'était déjà plus que n'en pouvait supporter le medef local, D'autre part, Thaksin avait pris quelques libertés avec l'étiquette royale et soutenait même le "mauvais cheval" (devenu roi depuis) voire, selon certaines rumeurs, envisageait de fonder sa propre dynastie à l'occasion de la mort prochaine du vieux roi malade. La crise de succession n'était pas loin, c'était plus que ne pouvaient tolérer les "chemises jaunes", soutiens inconditionnels de la monarchie régnante. Il en résulta l'occupation de l'aéroport international de Bangkok qui paralysa le pays et le business. Thaksin, homme d'affaires richissime, démissionna et la perspective de passer en jugement le fit s'exiler. En 2014, le tribunal fit saisir cinquante pour cent de ses biens, ce qui provoqua l'occupation de la capitale par ses partisans.

(3) Le gouvernement était alors dirigé par les "démocrates" proches des "chemises jaunes" et les opposants qui occupèrent la capitale pendant trois mois, des "chemises rouges". Il est à noter que dans cette monarchie, les habitants ont longtemps crû que l'unité était une vertu cardinale, qualité intrinsèque du pays. Or, dans les dix dernières années, les événements ont fait naître une haine tenace entre les "chemises jaunes" et les "chemises rouges", les sudistes et les bangkokais d'un côté et les habitants du nord de l'autre (d'ailleurs des villages "red shirts" fonctionnent depuis avec leur propre réglementation), la crise de succession et la perte de confiance dans un roi (our dad), physiquement très diminué et mort depuis, resté muet sur le massacre de 2010 tout en validant le principe de la dictature militaire, Sans oublier qu'à l'extrême sud du pays, la guérilla islamiste séparatiste organise nombre d' attentats meurtriers depuis dix ans (objectif visé la main mise sur Phuket, terre de tourisme et de prostitution pour des questions de morale et le fric). Une bonne partie de la population s'attend(ait) à une scission entre le nord et le sud de la Thaïlande.

(4) de son exil, Thaksin Shinawatra garda la main sur le mouvement et désigna officieusement sa soeur, Yingluck Shinawatra, pour occuper le poste de premier ministre lors de la victoire aux élections législatives de 2012. Personne ne fut dupe et elle fut moquée comme étant une marionnette entre les mains de son frère. On vit fleurir les accusations de corruption, d'affairisme, d'incompétence et de népotisme. A la veille de son passage en jugement, en 2018, Yingluck, choisit également l'exil.

(5) l'influence des "chemises rouges" s'étend au nord et au nord-est du pays, plus pauvres et paysans. Les "chemises jaunes" ont le soutien et recrutent chez les paysans du sud et parmi les classes moyennes de la capitale pour qui les conditions sont devenues difficiles. Entre des éléments aussi divers mais tous liés à l'évolution du mode de vie sous la contrainte d'un capitalisme ultra-déréglementé, les solidarités de village, le temps de transport augmenté, le stress de la vie moderne, le coût de la vie en forte augmentation (logement et produits alimentaires courants), les sollicitations nées de la publicité, les coûts d'accès aux nouvelles technologies devenues indispensables, le développement des départs en vacances, les études des enfants (écoles privées et cours particuliers), nombreux sont les ménages qui s'endettent et connaissent la difficulté de joindre les deux bouts. Travailler plus pour au bout du compte vivre pas mieux et peut-être moins bien.

(6) Comment tenir une occupation pendant six mois alors qu'on habite dans le sud du pays et que les travaux de la ferme ou le commerce n'attendent pas ? Les leaders et les partis prennent en charge une très grande partie de l'organisation y compris dans ses aspects financiers. Les occupants se relaient par roulement, le plus souvent transportés en autocars mis à disposition par les leaders et le parti. Les repas et la boisson servis gratuitement à chacun, y compris aux promeneurs, par des bénévoles, tous les frais étant également pris en charge par les leaders ou les instances. J'ai souvent entendu, sans pouvoir en obtenir confirmation des intéressés, qu'une compensation financière était versée à nombre d'occupants leur permettant d'abandonner leur commerce ou les travaux des champs voire de rétribuer un remplaçant. ''

Par Jean Claude Lénervé - Médiapart - 5 janvier 2019