Son crime : fermer les yeux sur ces exactions alors qu’elle est, après onze ans de résidence surveillée, porte-parole de la présidence de la République de l’union de Birmanie et conseillère spéciale de l’État.

« On s’est fait avoir. L’économie s’effondre. La moitié des gens qui avaient soutenu Aung San Suu Kyi, n’ont plus confiance en elle. Elle est avec les Rohingyas ! », me soutient mon chauffeur. Elle est en effet critiquée à la fois en Occident, dans son propre parti, qui a fait scission, et au sein de la population, à 85 % bouddhiste, qui déteste les musulmans. « Pour les Birmans, ils sont arrivés du Bangladesh, poussés par les Britanniques pour affaiblir les bouddhistes, m’explique un expatrié français.

Ici, les Anglais ne sont pas aimés. Les militaires viennent de fêter le 72e anniversaire de l’Indépendance. Les Bouddhistes adhèrent, car ils considèrent que leur religion est le ciment de la Fédération birmane, dont le pouvoir central est en guerre depuis des lustres avec des minorités. On avait mal jugé les convictions nationalistes de Aung San Suu Kyi pour son pays. » Du coup, son prix Nobel de la Paix a failli lui être retiré l’an dernier. D’ores et déjà, Amnesty International lui a repris son prestigieux prix d’Ambassadrice de conscience.

Le tourisme en forte baisse

La baisse de popularité de la « Dame de Rangoun » à l’intérieur du pays est plus grande encore car le peuple espérait qu’elle allait effectuer des miracles sur le plan économique et attirer les investisseurs lorsqu’elle a été libérée en 2010. Or, après les exactions contre les Rohingyas, en 2016, les Occidentaux ont gelé leurs projets, au profit des Chinois qui soutiennent le régime et achètent le pays en finançant en sous-main hôtels et infrastructures.

L’an dernier, le tourisme affichait une petite croissance de 0,7 % sur les neuf premiers mois, malgré l’afflux des Asiatiques, alors que la hausse était de 7,1 % en 2017. Les voyageurs américains et européens n’aiment pas les bruits de bottes et craignent pour leur sécurité, même si, dans la capitale, les enseignes lumineuses souhaitent en anglais une bonne année.

Le soir de Noël, un embouteillage monstre a bloqué les artères de Downtown dans la capitale birmane. Des milliers de catholiques se dirigeaient vers les églises de la ville, envahissant les jardins illuminés de guirlandes de la cathédrale Sainte-Marie, bâtie en 1899 sous le gouvernement de l’Empire des Indes britanniques. Dans la nef bondée, chacun était fouillé par un fidèle posté devant chaque travée par peur d’un attentat. Une menace présente depuis les affrontements avec l’armée rohingya de l’État d’Arakan, à l’ouest du pays, frontalier avec le Bangladesh.

Un message destiné à l’Occident

La petite minorité chrétienne ne présente pas une menace aux yeux des généraux. Ils voient d’un bon œil que ces citoyens catholiques aient tendu au-dessus de l’autel de longs rubans de tissu jaune, vert et rouge aux couleurs de la Birmanie. Dans l’homélie, le prêtre a évoqué le Christ, la paix et les ravages du terrorisme. En photo sur la première page du Global New Light of Myanmar, le commandant en chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing, a reçu en longwy, l’habit traditionnel, et en famille, dans sa résidence, des jeunes catholiques chantant pour la paix. Aung San Suu Kyi, elle, a coupé un gâteau de Noël avec le Président et son épouse dans leur demeure.

Un message de tolérance destiné à l’Occident afin de signifier que les autorités birmanes protègent les minorités religieuses, sans oublier les représentants de la religion « nationale ». Ainsi, le 1er janvier, le président birman, son épouse et la « Dame de Rangoun » ont assisté, agenouillés sous les ombrelles d’or d’un monastère, à une cérémonie conduite par des moines bouddhistes en robe safran.

Des vidéos macabres

« L’antagonisme chez certains moines contre les Rohingyas est très fort », explique l’expatrié français. Pendant le « catéchisme » bouddhiste, les plus ultras diffusent aux enfants des vidéos macabres de civils assassinés par des guérilleros musulmans, en leur disant qu’ils vont tuer tous les bouddhistes. « Les Rohingyas veulent un état musulman en Birmanie », estime Hlwan qui m’accompagne sur la route de Mandalay, embouteillée par un long convoi militaire composé de camions vert kaki flambant neufs. Sous la bâche de ces véhicules de fabrication chinoise, des soldats en treillis somnolent entre les gros bambous qui dépassent de la ridelle arrière. Des piquets pour construire des casemates afin d’empêcher l’armée des Rohingyas de perpétrer des coups de main.

Par Patrick Forestier - Le télégramme - 13 janvier 2019